De mon vivant, j’étais de partout et de nulle part, j’étais tout le monde mais aussi personne. J’étais un grand soleil et parfois des nuages ; tantôt l’ombre, mais très souvent la lumière. J’étais l’eau fraîche et le sang chaud, l’enfant illégitime de chaque nation. Moustachu, barbu et pieds nus ; j’étais le saint des pauvres et le sel de la terre. J’étais l’oiseau, les percussions et chaque instrument à cordes. Compteur et conteur, poète et chanteur. J’étais celui qui porte le violon sur son épaule ; celui qui rendait vos rêves possibles. J’étais voyageur, fou du roi, paysan sans terre et apôtre, témoin et traître. J’ai fait mille fois l’amour et jamais la guerre.

Ederlezi, Velibor ColicVu que j’aime découvrir la culture d’un pays et son histoire au travers de sa littérature, je poursuis ma découverte de la Bosnie-Herzégovine et de l’ex-Yougoslavie avec un auteur contemporain cette fois. Velibor Čolić, né en Bosnie en 1964, habite désormais en France depuis 1992 et écrit en français. Il est l’auteur notamment de Archanges, Jésus et Tito, Sarajevo Omnibus et de Ederlezi, roman dont je vais vous parler aujourd’hui. J’ai découvert cet auteur lors du dernier Festival des Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, un festival de littérature et de cinéma unique, un rendez-vous pour les amoureux de littérature et de voyage à ne pas manquer. Alors que je parcourais les allées du salon du livre entre deux rencontres, j’ai été stoppée net dans ma course par un mot écrit en rouge répété sur de nombreuses couvertures : Ederlezi.

Mais qu’est-ce donc Ederlezi ?

Ederlezi, c’est avant tout pour moi, un sublime chant traditionnel tzigane entendu pour la première fois dans le film Le Temps des Gitans d’Emir Kusturica dans une version de Goran Bregović. Une scène envoûtante, la nuit de la Saint-George, dans un film magnifique et poignant. Ederlezi, c’est donc la fête de la Saint-George lors de laquelle le peuple tzigane des Balkans célèbre l’arrivée du printemps, fête qui a lieu le 6 mai. J’écoute régulièrement cette chanson qui me donne des frissons. Une chanson qui évoque chez moi de beaux souvenirs. Souvenirs d’une vie dans une roulotte au milieu des bois, chauffés par le poêle à bois, éclairés à la bougie, et d’une période bercée par les films de Tony Gatlif et d’Emir Kusturica et la découverte de la culture tzigane.

Le peuple tzigane

Le temps des Gitans, Emir KusturicaPeut-on parler d’un peuple tzigane ? Les tziganes, les roms, les gitans, les gens du voyage, … Ils me fascinent, ils m’intriguent. Ce peuple maudit ou béni… Le mystère plane. Peuple de nomades, peuple d’hommes libres et sans attaches… Peuple tissé de nombreuses communautés. Souvent stigmatisées, accusées, persécutées, bannies, exécutées, … Il représente l’Autre qui dérange et fait peur, il représente l’esprit libre qui ne rentre pas dans les cases rassurantes du contrôle social. Parce qu’il faut toujours un exutoire pour sortir les frustrations d’un peuple sous contrôle et prisonnier d’un certain mode de vie, d’une culture capitaliste. Deux mondes qui s’opposent. La culture tzigane est insaisissable pour un gadjo. J’essaye de percer certains mystères, de comprendre leur histoire. Quelques bribes volées et interprétées. L’image que je m’en fais est totalement romantique et poétique. L’image d’un peuple nomade qui n’abandonne pas et reste fier, un peuple animé par la musique et l’oralité.

Ederlezi, le roman

Ederlezi de Velibor Čolić c’est l’histoire, sur un siècle, d’un orchestre tzigane mené par un chanteur, Azlan Baïramovitch, à la voix et à la personnalité incomparables. Une histoire de destins broyés par les guerres et la haine. Une histoire rythmée par la musique tzigane, les fanfares serbes, la musique klezmer et la sevdah bosniaque. Rythmée aussi par l’ivresse d’hommes qui ne cessent de boire et de jouer.

Dans le hameau de Strehaia, isolé dans les montagnes de Bosnie, où vit une communauté tzigane dans le plus grand dénuement, est née une lignée de chanteurs à la voix mélancolique exceptionnelle. Ces hommes qui, à chaque printemps, après l’Ederlezi, quittent leurs maisons et leur famille pour aller jouer sur les routes d’ex-Yougoslavie et plus loin encore pour ne revenir au village qu’en hiver. Un village sans église, sans mosquée, sans maire. Au travers de cet orchestre errant et de son chanteur trois fois réincarné, on découvre l’histoire du 20e siècle et des bouleversements qui l’ont marqué dont la deuxième guerre mondiale, les camps de concentration, l’arrivée de Tito et les camp de prisonniers ennemis du pouvoir, la guerre des Balkans et les exils politiques qui se terminent bien souvent à Calais.

Un sentiment imprécis

Ce roman est complexe, multiple, foisonnant, empreint de magie et, par là même, difficile à résumer. La culture tzigane laisse une part importante à la légende, à l’illusion, au mystérieux et donc au fantastique pour expliquer le réel. Elle fait entrer la magie dans le quotidien. Les noms compliqués qui se ressemblent, la quantité de personnages, les rappels aux ancêtres, le côté magique du roman, la narration m’ont perturbée et ont fait que j’ai eu quelques difficultés à entrer dans l’histoire. Je me suis sentie totalement extérieure, comme une spectatrice ne comprenant pas toujours ce qui se passe ou qui est qui ou où on est, mais acceptant de se laisser emmener dans la vie de ces Azlan successifs. J’ai aussi appris des choses que j’ignorais sur la deuxième guerre mondiale et sur le gouvernement communiste de Tito. Ce roman est particulier, il sort des sentiers battus. Bien qu’écrit en français, on sent que l’auteur n’est pas de culture française. Un autre imaginaire. Un mélange des cultures très intéressant et déstabilisant. Un conseil pour avoir le sentiment de boucler la boucle : relire le préambule une fois la dernière page tournée.

Ederlezi, une comédie pessimiste

Aucune âme, mes amis, ne peut résister à tant de tristesse. Nul homme ne peut survivre à tant de haine, tant de froid et de supplices.

Alors, oui, ce roman porte bien sa dénomination de comédie pessimiste. Malgré la musique et l’ivresse qui animent les personnages et le roman, il n’est pas très joyeux. Il nous parle des destins brisés, de la mélancolie qui anime ces hommes et ces femmes, qui boivent pour… Pour quoi ? On ne sait pas trop… A cause des conditions de vie. A cause du destin. A cause d’une nostalgie immense. J’ai eu l’impression de marcher dans la boue, de vivre dans le froid, d’errer sur les routes, de me donner corps et âme à la vie. Je me suis sentie écrasée par le poids de ces destinées tragiques. Par notre responsabilité aussi. Honteuse de la manière dont « mon peuple » traite les roms et les immigrés. Un roman qui témoigne du manque d’humanisme de l’être humain, avide de pouvoir ou effrayé par la différence, accusant l’Autre de tous ses malheurs et se vengeant sur celui qui ne pense pas et ne vit pas comme lui. Un roman qui n’annonce pas d’éclaircies. La vie comme une fatalité. Un éternel recommencement. Une humanité où il n’y a ni bien ni mal. Une humanité brutale et ivre.

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Ederlezi. Comédie pessimiste, Velibor Čolić, Gallimard, 2014

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