Lorsque je voyage en voiture, mon esprit a tout le temps pour vagabonder, se faire des réflexions stupides au détour d’un chemin, d’observer des détails, d’approfondir une pensée surgie lors d’une visite, de s’imprégner du paysage et de méditer mais pas de sortir son appareil photo au bon moment. Ce road trip en Bosnie a soulevé en moi quelques questionnements, m’a laissé quelques impressions et m’a permis de me faire une opinion totalement subjective sur le pays, ou plutôt la région visitée, faite de bribes glanées ici et là, d’apparences, d’images furtives, d’idées reçues. Il est vrai qu’en 14 jours, il est impossible de comprendre un pays, d’en connaître les particularités, d’en ressentir l’essence. Je vous livre donc dans ce billet des impressions tout à fait personnelles qui n’ont pas vocation d’être des vérités.

Sarajevo, Bosnie-Herzégovine

La Bosnie-Herzégovine, un coup de foudre

La première fois que je suis venue en Bosnie-Herzégovine c’était en automne 2012 à l’occasion d’un voyage en train vers Sarajevo depuis Belgrade. C’est alors que j’ai découvert la douceur des plaines et des vallons du Nord du pays. Le paysage me semblait si paisible, si préservé de la frénésie moderne, d’un autre temps. Et puis, Sarajevo, Sarajevo ! Cette ville m’a tout de suite charmée. J’ai aimé l’atmosphère et la douceur de vivre qui y régnaient, ce mélange harmonieux entre l’Orient et l’Occident, le contraste aussi avec le poids de son passé récent bien visible encore (le siège de Sarajevo qui est le plus long de l’histoire de la guerre moderne a duré du 5 avril 1992 jusqu’au 29 février 1996). J’ai aimé flâner dans le quartier de la vieille ville, j’ai aimé arpenter ses rues. Je m’y suis sentie si bien. Sarajevo n’est pas une ville comme les autres : elle est au cœur des grands bouleversements du 20e siècle, elle est forte et insoumise. En rentrant de cette escapade balkanique, je m’étais promis de retourner en Bosnie-Herzégovine et de découvrir davantage ce pays encore méconnu, d’en parcourir les moindres coins et recoins. Un an et demi plus tard, j’y retourne et me concentre sur une région dont on parle peu : le Nord-Ouest appelé Bosanska Krajina et le Centre au Nord de Sarajevo.

Cevapi, SarajevoUne autre merveille de Bosnie-Herzégovine : les ćevapi

On ne peut aller à Sarajevo sans manger des ćevapi ! La première fois que nous y sommes allés, nous n’avions pas pris de guide. Nous ne savions donc pas quels étaient les bons endroits où manger, quels étaient les plats traditionnels ni ce qu’il fallait visiter. Et bien, sans guide, nous avons quand même réussi à goûter à ce plat traditionnel dans l’une des meilleures Ćevabžinica de la ville, la Ćevabžinica Specijal. Un délice ! Nous y sommes retournés tous les jours jusqu’à notre départ. Ces petits rouleaux de viande hachée bien épicée grillés fourrés dans un pain rond plat et chaud accompagnés d’oignons et parfois de fromage frais ont également contribué à mon envie de retourner en Bosnie-Herzégovine. J’en fis même mon premier repas. Il existe diverses variantes de ćevapi, parmi elles les ćevapi de Sarajevo et ceux de Travnik. Ma préférence se porte sur ceux de Sarajevo, mes premières amours.

Cultiver son jardin

Lors de mon précédent voyage cela ne m’avait pas sauté aux yeux. Cette fois-ci, dès mon entrée sur le territoire bosnien, ils n’ont pas pu m’échapper : les potagers. Chaque maison possède son propre potager bien achalandé. Je constate que la plupart du temps ce sont des femmes qui y travaillent, pliées en deux, les mains dans la terre. Quelquefois, des familles. Une pratique séculaire qui s’est perdue chez nous, mais qui revient petit à petit. Cultiver son jardin c’est l’assurance d’avoir toujours de quoi manger. Je préfère de loin ces jardins nourriciers aux jardins décoratifs. Car en plus d’être beaux, ils sont utiles et indispensables à notre survie.

Sarajevo, Bosnie-Herzégovine

Dans un parc à Sarajevo

Et la guerre ?

La Guerre des Balkans de 1991 à 1995 et le prolongement au Kosovo restent encore dans nos mémoires. Je n’avais alors qu’une dizaine d’années et ne comprenais pas les raisons de ce conflit dont on parlait à la télévision et un peu à l’école mais qui me semblait si lointain et irréel. C’était pourtant tout proche, c’était bien réel, c’était totalement contemporain. Quelque vingt années plus tard, je me rends dans cette région et je m’interroge. Je regarde chaque personne et je me demande ce qu’elle a vécu, comment elle vit maintenant avec ce conflit, quel a été son rôle, les souffrances endurées, les cicatrices profondes. Je reviens au présent et je vois le calme, la vie qui continue, le quotidien, comme si de rien n’était. La force de reconstruction, la force de vie. Mais, dans le fond, les rancœurs ancestrales restent bien présentes. Même si une église catholique, une église orthodoxe et une mosquée se côtoient sur une même place, pour certains, les tensions existent encore entre les communautés. Le jeu des apparences. Parler de ce sujet est délicat, alors je prends ce que l’on veut bien me dire.

Les traces de la guerre sont toujours visibles dans le paysage : marques d’impacts et de balles sur les façades, maisons entièrement démolies et abandonnées, panneaux signalant la présence de mines, reconstruction de bâtiments détruits en cours. Ainsi, on peut se faire une géographie des conflits : certains endroits sont moins marqués que d’autres. Pourquoi ? Et ce n’est pas qu’une question d’isolement.

Kulen Vakuf, Bosnie-Herzégovine

Dans les rues de Kulen Vakuf

Ce conflit est pour moi incompréhensible. Dans toute guerre, on essaye de savoir qui sont les méchants et qui sont les gentils. Cependant, dans certains conflits, il n’y a pas de bons ou de mauvais. On ne comprend pas les implications, les enjeux. En surface, oui. Mais, intrinsèquement non. Car ses racines sont anciennes, ancrées dans l’Histoire. Une bonne piste pour tenter de comprendre cette région et sa situation actuelle c’est de lire Le pont sur la Drina d’Ivo Andrić. Dans son roman, l’auteur retrace la chronique de la petite ville de Visegrad sur plusieurs siècles. En nous parlant de cette histoire particulière, il nous conte la grande Histoire et les enjeux politiques et identitaires de cette région. Un grand roman pour tenter de percer le mystère des Balkans.

Se déplacer en voiture

Vers le Lac de Prokosko, Bosnie-Herzégovine

Piste vers le Lac de Prokosko

Conduire en Bosnie a été un réel plaisir et une véritable aventure à certains moments. Loin de ce que l’on pourrait croire, les routes en Bosnie sont en très bon état (comparativement aux routes dans ma chère province du Luxembourg) et les conducteurs ne sont pas suicidaires. Je me suis sentie totalement en sécurité sur ces routes. D’ailleurs, la vitesse est fortement limitée du fait que la Bosnie est un pays essentiellement montagneux et que donc les routes sont étroites et sinueuses, qu’il n’y a pas d’autoroutes (à l’exception d’une route-autoroute qui traverse le pays du Nord au Sud) et que les contrôles de vitesse sont fréquents. La vitesse moyenne est de 60 km/h. En Bosnie, on apprend à se déplacer plus lentement et à être moins ambitieux dans la préparation de ses itinéraires. Et puis, parfois la route fait place à une piste sur quelques mètres ou kilomètres. Les pistes sont parfaitement carrossables puisqu’elles mènent en général à des villages ou à des lieux « touristiques ». Pas besoin de 4×4 pour les emprunter. Mais, elles nous laissent quand même un petit goût d’aventures, une impression de découvrir un nouveau monde et parfois nous délivrent une petite dose d’adrénaline lorsqu’il s’agit de croiser un gros camion à flanc de montagne. Il est à noter toutefois qu’en hiver ces routes sont beaucoup moins accessibles en raison de la neige. Des pneus neige ainsi que des chaînes sont indispensables.

Autre plaisir de conduire en Bosnie : la beauté des paysages. Les montagnes, les forêts à perte de vue, les rivières aux eaux cristallines et émeraude, les villages qui se fondent dans le paysage. La possibilité de s’arrêter où on veut pour admirer le panorama et respirer de bien-être. La nature semble encore préservée ici. Pour combien de temps ?

Guca Gora, Bosnie-Herzégovine

Vue sur le village de Guca Gora

Enfin, les routes bosniennes offrent également un grand luxe : le service dans les stations-essence. Lorsqu’on arrive à une pompe pour prendre de l’essence, on paie le (la) pompiste et il (elle) fait le plein. Un échange humain, un sourire. Chacun son rôle. J’aime beaucoup.

Les commerces populaires

A votre avis, quels sont les commerces les plus populaires en Bosnie ? Des indices ? L’un s’occupe d’un élément indispensable pour rouler en voiture. L’autre vous transforme en un tour de main. Vous avez deviné ?

Dans chaque village traversé (ou presque), vous pouvez trouver un vulkanizer afin de réparer les pneus de votre voiture. Son rôle est primordial dans un pays où les routes non goudronnées sont assez fréquentes. Ce n’est pas parce qu’elles sont carrossables qu’il n’y a pas de gros cailloux tranchants et que vous ne risquez pas de crever un pneu. J’ai été surprise par le nombre de vulkanizer d’autant plus que, chez nous, on n’en trouve presque plus (en tout cas pas un dans chaque village).

Vous avez une envie soudaine de changer de tête ? Vous voulez rafraîchir votre coupe ? Ou refaire une couleur ? Pas de problèmes, vous trouverez toujours facilement un frizerski salon où que vous soyez. Je ne sais pas s’il y a plus de salons de coiffure que chez nous. Mais cette impression d’un nombre incalculable de coiffeurs vient du fait que, lorsque j’avais faim, je ne trouvais jamais de boulangerie sur mon chemin, alors que je n’arrêtais pas de voir des frizerski salon. Ce qui avait l’art de me mettre légèrement de mauvaise humeur et de maudire les salons de coiffure.

Là où le tourisme n’est pas

La région que j’ai visitée semble davantage être tournée vers le tourisme national et frontalier que vers le tourisme international. Dans les hôtels, les restaurants et certains centres d’informations, le personnel ne parle pas anglais. En général, les gens parlent le bosnien (ou serbo-croate). Parfois, allemand. Il n’est donc pas toujours évident de se déplacer, de demander des renseignements ou même de commander un plat. J’ai essayé d’apprendre quelques phrases et mots utiles. Mais il faut croire que mon accent était très mauvais.

Le mois de mai semble être encore la basse saison car, à plusieurs reprises, j’ai été la seule cliente dans les hôtels, certaines attractions étaient fermées et les sites touristiques vides. J’ai voyagé en solitaire dans ce pays, ce qui n’était pas pour me déplaire.

Lac de Prokosko, Bosnie-Herzégovine

Lac de Prokosko

Il n’est pas non plus évident d’obtenir les plans d’une ville ou des informations sur son histoire et les lieux incontournables à visiter. Les centres d’informations sont fermés, les hôtels n’en ont pas. Alors, j’erre dans la ville à la recherche de ce qui est indiqué dans mon guide et je suis les recommandations des quelques personnes rencontrées sur ma route avec lesquelles j’ai pu avoir un échange. En ce qui concerne les guides, je n’en ai trouvé qu’un seul en français – le Petit Futé – et deux en anglais – le guide Bradt écrit par Tim Clancy (en anglais) pour lequel j’ai opté et celui édité par Komshe Travel Guide (le plus récent).

Le pays, à l’exception de Sarajevo et de Mostar, ne s’apprête pas pour séduire le touriste. Il se livre tel qu’il est dans son quotidien, dans son histoire, dans sa contemporanéité. Il n’y a pas de spectacles traditionnels, il n’y a pas de mise en avant du patrimoine, il n’y a pas de Rue des Bouchers (référence à la célèbre rue des restaurants en plein centre de Bruxelles), il n’y a pas de cars qui débarquent pour une excursion à la journée.

La Bosnie s’offre au visiteur sans fard. Une expérience brute avec des bonheurs et des déconvenues.

Source de la Pliva, Bosnie-Herzégovine

Troisième source de la Pliva

Où je n’irais pas avec mes enfants

Sauf que j’y vais avec mon fils et que ça nous plaît. Cette région de Bosnie n’est pas vraiment idéale pour passer des bonnes vacances en famille sauf si les enfants sont grands et aiment les vacances à la montagne. Il n’y a pas de parcs d’attraction ou de zoos, pas d’activités à faire avec les petits et les musées et monuments historiques ne sont pas attirants pour les enfants. La nature est belle, oui. Il faut toutefois rester prudent et vigilant (présence de mines). Dans certains parcs, on peut trouver des plaines de jeux.

Sacha adore être sur les routes et regarder par la fenêtre, il aime marcher et explorer de nouveaux endroits. Pour lui, c’est ça le voyage. J’essaye aussi d’aiguiser son sens de l’observation, je l’éveille à écouter la nature, à la contempler, à sentir les fleurs, à regarder l’eau. En ville, je tente d’attirer son attention sur des particularités, de lui expliquer pourquoi le monsieur chante à certains moments de la journée. Et surtout, je prends son vélo. Les balades sont alors plus ludiques et plus agréables pour tout le monde. Le seul moment orienté enfant que nous ayons vécu pendant ce séjour, c’est la fête foraine à Jajce. Les mêmes moulins que chez nous, le même type de musique, le même enthousiasme.

Jajce, Bosnie-Herzégovine

Un moulin à Jajce

L’accueil réservé aux enfants est toutefois très généreux. Sacha n’a jamais autant reçu de bonbons, de biscuits, de pâtisseries, de jouets, de sous même que lors de ce périple. Chez Katarina, Josip a même voulu lui donner une petite goutte dans un dé à coudre car il paraît que c’est bon pour la digestion.

Dans le prochain article, je vous livrerai mes cinq coups de cœur de ce voyage en Bosnie-Herzégovine. J’espère réussir à vous donner envie d’aller visiter ce pays qui m’a tant charmée.

Etes-vous déjà allés en Bosnie-Herzégovine ? N’hésitez pas à partager vos impressions sur votre voyage. Je suis curieuse de connaître votre avis.