Partis pour la Patagonie, c’est avec ces mots griffonnés à la hâte sur un bout de papier que Bruce Chatwin, alors journaliste au Sunday Times, entama un voyage de 6 mois vers la Terre de Feu. Quelle meilleure missive fût-il possible pour dire le départ ? Percutante et concise au possible, d’une clarté sans équivoque, absolue, exprimant le mouvement vers une promesse d’aventures et affranchie d’une date de retour ; laissant ainsi la liberté choisir, les possibles décider, le vagabondage guider son auteur. Il nous sembla bien vite évident de l’emprunter à un tel Père, talentueux écrivain-voyageur, pour nous titrer, ainsi que ce manifeste. Cela ne pouvait être que de bon augure et de ça, le voyageur en raffole.

Au départ : des rêves, souvent plus beaux que la réalité, de la poésie géographique et patronymique à ne plus en finir. Partis pour le désert de Gobi, le détroit de Gibraltar ou de Bering, une île des Açores, dans le Kerala ou l’Atlas marocain, Saint-Pétersbourg, Tombouctou, Syracuse, Bénarès, Caracas, Carthage, Le Caire, Ushuaïa ou Samarcande, puis Sarajevo, la Cordillères des Andes, Mourmansk, les Lofoten, le Spitzberg, Vancouver, en passant par Fairbanks, Cape Town et Lisbonne, l’infini et retour…

Partis pour très loin ou tout près, en marins de Terre naviguant au gré des mots, des panoramas.

Ces songes, les raconteurs de voyages, qu’ils soient faiseurs de lettres, d’images ou de sons, famille dont nous sommes, se les imaginent si forts, si longtemps qu’ils parviennent, à force d’y croire, à les inscrire dans le réel. Et vivre pour eux devient alors possible en faisant de ces rêves des souvenirs. Et même si cette liberté a un prix, parfois fort, ils sont toujours prêts à le payer.

Vivre en marge ouvre la voie des possibles, puisque nous ne sommes plus bridés par des attentes imposées par d’autres. Alors affranchis du convenu, nous devenons l’ami du spontané, emmenés par la providence et portés par le vent.

C’était là la démarche de Rimbaud, la liberté libre se cherche, se conquiert, se défend et puis se cherche encore.

L’appétence d’une existence finalement, de la nôtre définitivement.

J’avais cessé d’exister dans les misérables limites humaines et perdu, confondu dans l’univers sans fin, j’étais devenu cet univers et cet univers était moi-même.

Extrait de "Le lion" de Kessel

Dans un monde toujours plus partagé et instantané, la quête des possibles aventureux, qu’ils soient épiques, poétiques ou esthétiques réclament une indépendance farouche, une volonté de faire envers et contre tout, d’attiser son esprit d’aventure en le nourrissant de tout, mais également de renoncer à la facilité des choix dictés, de nier la société de confort.

Il s’agit alors de devenir et de rester des chasseurs d’utopies. La nôtre est de dire, de montrer le monde, celui qui nous accueille au présent, parfois extrêmement loin et abandonné, parfois à quelques heures de marche à peine, de le raconter, mais imprégné de l’esprit des wanderer, sans jamais oublier de rêver, dans un romantisme de l’errance, tantôt anachronique, tantôt teinté d’aventure pure.

Le réel est étroit, le possible est immense.

A. de Lamartine

Partis pour des aventures souvent à contre-courant avec en filigrane l’idée de rester d’Éternels Absents en quête de rencontres, de savoirs, de découvertes à l’image des Clochards célestes de Kerouac. Une curiosité sans cesse renouvelée et traduite en textes, en articles, en photographies, puis transformées avec la passion d’artisans autonomes en livres, expositions et supports numériques.

Arthur C. Doyle a écrit « Une fois qu’on a éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi improbable que cela soit, doit être la vérité. ». Toujours, au cours de ces épisodes d’aventuriers anonymes, de voyageurs au long cours, de marcheurs contemplatifs, d’arpenteurs de sentiers non battus, de compagnons de routes lointaines, de routards insatiables, de coureurs de bois, d’explorateurs urbains, l’autre vie nous a semblé improbable, notre vérité est donc là où nous la cherchons : dans le Grand Partout de Vollmann, vers Nulle Part et même ailleurs, aussi loin que nous portent nos pas.

Il nous reste donc tant à arpenter : du bitume brûlant, des mers glaciales, des rails infinis, des forêts étrangement peuplées, des sables envoûtants et là, au loin, de vastes montagnes où le vent nous murmure de venir…

Donc, nous restons et resterons Partis pour les chemins de traverses et le champ des possibles, animés par un esprit d’aventure aussi tenace que notre résistance au sédentarisme. Nous continuerons notre recherche, peut-être utopique, mais assurément vivante à découvrir le beau, l’intense, le lumineux, le chantant partout.

Encore et encore.

Ensemble, puisque à 2, nous faisons mieux la trace.

Qui m’aime me suive

Là où il n’y a ni chemin

Ni but à atteindre

Juste un peu de temps à perdre

Et de folle insouciance

Un moment à ne plus croire

Que tout a un sens.

Jacques Dor