Sur les bords de l’Elbe

par | Déc 30, 2016

Les fleuves alimentent en grande partie mes rêveries romantiques. Le Rhin, la Loreleï et Wagner. La Seine et le Pont Mirabeau d’Apollinaire. Le Mékong, le Triangle d’or et l’Indochine. Le Niger, René Caillé et Tombouctou. Ou encore, l’Elbe, la Bohême, ses châteaux et ses légendes. J’aime les fleuves, leurs promesses d’aventures, ces mondes hors du temps, leur potentiel littéraire et photographique. J’ai déjà passé de longs moments à rêver le long de la Meuse, de la Loire, de l’Escaut, du Niger, du Rhin, du Danube, de la Seine, du Mékong, du Chao Praya, de la Vltava et même du Saint-Laurent. Cette année, je me suis posée au bord de l’Elbe, en plein hiver, à Litoměřice. J’ai observé la sérénité du fleuve. La brume qui le recouvre et se déplace lentement au gré du vent. Apaisée par le calme qui s’en dégage. Un calme tout relatif pourtant. Certaines années, le fleuve peut se déchaîner et atteindre un niveau incroyablement haut. Nous avons arpenté les rues de la ville à la découverte de ses trésors architecturaux qui sont partout. Du baroque au gothique en passant par le style Renaissance. Nous avons marché sur les collines qui l’entourent. Et même un peu plus loin, en remontant le fleuve, en train, à Ústí nad Labem.

Terezin

Et puis, j’ai sombré dans l’horreur et la tristesse de Terezín et j’y ai surtout vu toute l’humanité de ceux qui essayaient, bien plus que de survivre, de vivre dignement. Et j’ai repensé à ce magnifique livre de Josef Bor, Le Requiem de Terezin, publié par les Éditions du Sonneur. Inspiré d’une histoire vraie, ce roman raconte comment des artistes juifs enfermés dans le camp de Terezin se sont investis dans la musique pour donner vie au Requiem de Verdi, ce chant pour la liberté et l’espoir, en 1943. Cet orchestre s’est constitué suite à la volonté d’un pianiste et chef d’orchestre tchèque, Raphaël Schächter, malgré toutes les difficultés liées à l’horreur de la situation. Ce livre est dur et terrible. Pourtant, il est empli de volonté, d’espoir et d’humanité. L’art devient, dans ce camp, un moyen de dépasser sa condition, de retrouver l’émotion et la justice. L’art est ce qu’il y a de plus intense et de plus humain. Comment l’art a-t-il pu survivre dans un tel contexte ? Cet engagement est merveilleux. Ce livre, écrit par un rescapé d’Auschwitz mais dont toute la famille a disparu, n’exprime pas le désespoir mais est un message montrant qu’on ne peut pas détruire l’humain par la barbarie. Il est plein d’espoir et de lutte, ce qui rend la fin encore plus brutale et dramatique. Lisez ce roman tout en écoutant le Requiem de Verdi, vous en ressentirez toute la puissance et toute la puissance de la musique sur l’Homme. Bien que le temps ait passé, en me promenant dans les rues de Terezin, j’ai trouvé l’atmosphère pesante, lourde et  sombre. J’ai eu froid toute la journée. Le cœur serré, les nerfs à fleur de peau. Fallait-il que j’emmène Sacha et lui fasse découvrir ce pan de l’Histoire ? J’ai hésité. Et comment lui expliquer. Finalement, je lui ai expliqué l’Histoire telle qu’elle était. En lui donnant les faits. En lui racontant des histoires personnelles. En lui lisant des mots d’enfants. Je lui ai montré sans emphase les horreurs dont l’homme était, et est encore aujourd’hui, capable. Je n’ai pas souhaité le protéger. J’ai répondu à ses questions. Quand il m’a demandé pourquoi, je n’ai plus su lui répondre. Parfois, on ne peut trouver de réponses. Ni donner de sens.

Une belle parenthèse

Ce court séjour sur les bords de l’Elbe m’aura fait apprécier la lenteur, le silence et la chance d’être libre. Il m’aura fait profiter de la nature en plein hiver. Passant toutes nos journées dehors. À se poser le long de l’eau. À courir dans les bois. À marcher les yeux en l’air. À déambuler dans les cimetières colorés et imaginer les vies de ceux qui sont là. Enfin, surtout moi. Sacha lui en profitait pour jouer à cache-cache. Une de nos sorties nous aura fait rencontrer un inconnu en haut d’une colline. Malgré le froid piquant, nous voulions voir les méandres du fleuve et la vue sur la vallée. Malgré la boue et le vent, il sera monté au sommet pour suivre le jeu de piste organisé par son amoureuse pour fêter leurs 10 ans. Ensemble, au pied de la croix, nous aurons partagé quelques mots et surtout une tisane aux fruits rouge et quelques gâteaux. Délicate attention de sa moitié. Comme un moment suspendu. Sacha et moi avons longuement observé le paysage en silence et sommes redescendus alors que le soleil se couchait. Nous sommes rentrés à l’auberge les chaussures chargées de boue, les joues toute rouges et le nez glacé. Une parenthèse tchèque dans notre hiver belge.

Poésie romantique

Lorsque nous nous rendons dans de nouveaux endroits, nous essayons de découvrir un morceau de culture, un poète, un compositeur, un peintre… À Litoměřice, nous nous sommes intéressés au poète romantique Karel Hynek Mácha mort à, seulement, 25 ans quelques jours avant son mariage ! Promeneur solitaire, ses poèmes sont, en grande partie, empreints des paysages de campagne de Bohême et de Moravie. Son poème le plus célèbre, et le seul publié de son vivant est Mai. J’aime la période romantique. J’aime son idée d’engagement en puisant dans ses racines historiques, j’aime son idée de rupture et puis j’aime son esprit, son âme, son expression littéraire et artistique. Par certains aspects, je me sens habitée par la mélancolie, l’amour passionnel, le goût pour la nature, les paysages tourmentés, la solitude et le rêve… Un brin de nostalgie et d’anachronisme dans ce monde. Alors, lorsque j’ai découvert les quelques textes traduits de Mácha, ils m’ont touchée. Sacha peut-être moins. Lui, si vivant, dans l’instant, débordant d’énergie. Peu importe, nous les avons lus ensemble. En retiendra-t-il quelque chose ? Peu importe… Il aura entendu la poésie et l’esprit. À lui d’en faire ce qui lui correspondra…

Mélancolie

Je vous salue, montagnes bleues de ma patrie !
Salut Vltava, dans tes ombres !
Salut à toi, village aux forêts sombres
Qui bruissaient dans mes pleurs et mes rêves d’enfant…
Dans mes rires ? Mais quand les ont-elles entendus ?
Si rarement la joie illumina mes yeux !
Et sitôt dépassées les portes de l’enfance
Les nuées du chagrin m’ont fait leur prisonnier.

Tu m’as trop tôt quitté, paradis de mes rêves,
Ne laissant à mon adolescence que ce monde !
Mai ne vient qu’une fois pour tresser des couronnes
La fleur ne fleurit qu’une fois.
Et c’est cela, la vie qu’imaginaient mes songes,
La promesse de mon enfance ?
C’est pour cela qu’ont pleuré mes désirs ?
Foi, belle Foi ! Toi seule est belle !

D’où me vient ma langueur ? – les fleurs n’ont pas surgi
Que j’avais entrevues en rêve.
Cette vie, qui jadis a fleuri dans mes songes
Ne naîtra point dans le réel !
– » Sèche tes yeux ! » Voilà ce qu’ils me disent
» Vois ces tombeaux ! Crois-tu que les morts dorment sans rêver ?
Non. Mais un monde les hante.
Et dans ce nouveau monde, ils rêvent leur matin ! »

– Les morts silencieux ? Ils rêvent qu’ils revivent ?
Qu’ils revivent ? Ils y consentent ?
Ou quelqu’un contraint-il encor leur cœur à battre ?
Qui donc leur impose ces rêves ?
Mort, dois-je donc rêver encore ma jeunesse
Pour voir encore s’enfuir son ombre ?
Oh ! puisse le tombeau me cacher à jamais !
O! Néant éternel, je me jette en ton sein !


Karel Hynek Mácha

Bonnes adresses

Je n’ai pas l’habitude de partager de bonnes adresses pour les endroits où je ne suis que de passage. Pourtant, j’ai envie de vous conseiller, si vous souhaitez faire de belles randonnées dans le coin avec vos enfants, l’auberge de jeunesse où nous logions : l’Hostel U sv. Štěpána, un ancien couvent réaménagé en auberge où les chambres sont spacieuses, confortables et simples. Le restaurant attenant est très agréable et on y mange bien. De plus, ils brassent leurs bières sur place. Une bonne adresse tout à fait abordable.

Et pour se poser après une longue marche, lire un peu pendant que les enfants s’amusent bien au chaud, je vous conseille le Panda Café.

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