Malaise à Bijilo

par | Mai 23, 2017 | Gambie | 0 commentaires

J’aurai mis du temps à écrire cet article, à mettre des mots sur mon fouillis d’impressions de notre court séjour à Bijilo en Gambie. La Gambie, ce petit pays enclavé dans le Sénégal, ce bastion anglophone entouré des grands pays francophones d’Afrique de l’Ouest ! Ce pays m’intriguait. Pourquoi cette enclave ? Et cela signifiait-il que le pays, sa culture, ses traditions, ses infrastructures, était différent du Sénégal ? Qu’allais-je y trouver ? Je me réjouissais d’aller y passer une semaine avant de revenir en Belgique. Je savais que c’était trop court pour découvrir et comprendre mais, c’était déjà une jolie introduction. Au final, rien ne s’est passé comme je l’avais imaginé (comme souvent d’ailleurs) et je n’ai pas réussi à apprécier mon séjour. Il y avait ce malaise permanent sur lequel je n’arrivais pas à mettre des mots, il y avait cette envie de fuir cet endroit où j’étais tombée, le sentiment de ne pas être à ma place. Après les très belles semaines passées au Sénégal, j’ai ressenti comme un choc et beaucoup de solitude. Peut-être était-ce lié à la langue ? Peut-être à l’accueil reçu aux postes-frontières ? Ou tout simplement à Bijilo ? Ou un peu des trois… Je n’ai pas beaucoup sorti l’appareil photo pendant ce séjour. Le cœur n’y était pas. Tentative d’explication…

Changement de plan

J’avais choisi de terminer mon séjour en Casamance à Kabadio afin de pouvoir continuer vers la Gambie en traversant la frontière en pirogue de Niafourang à Kartong sur le fleuve Allahein et ainsi remonter vers l’aéroport de Banjul en longeant la côte. En tant que belges, nous n’avons pas besoin de visa pour nous rendre en Gambie. Le passage me semblait donc tout à fait possible. Toutefois, avant d’y aller, j’ai voulu me renseigner sur la faisabilité du projet car pour sortir du Sénégal à Niafourang, il n’y a pas de poste-frontière. Je n’aurais donc pas pu faire tamponner mon passeport en sortant du territoire sénégalais. En Gambie, le contrôleur du poste à qui j’ai demandé si cela ne posait pas de problème ne m’a pas inspiré confiance. Il voulait tamponner mon passeport directement et que je lui paye mon passage.

J’ai donc décidé de changer mes plans : nous resterons une nuit de plus à Kabadio, nous passerons par le poste-frontière traditionnel Séléti–Giboro en taxi-brousse et nous irons à… Bijilo. Pourquoi avoir choisi Bijilo alors que la ville n’était même pas indiquée sur la carte du guide ? Je ne sais pas… Je voulais être à proximité de l’aéroport, voir une dernière fois la mer et avoir une bonne connexion Internet. J’ai essayé d’appeler trois hôtels référencés dans le guide mais aucun ne m’ayant répondu et par mesure de précaution avec Sacha, je suis allée à moto dans un cyber-café de Kafountine pour rechercher un hébergement pour la nuit. J’ai noté le numéro de téléphone du premier hôtel pas trop cher que j’ai vu et qui répondait à mes critères. Je n’avais aucune idée d’où j’allais. J’avais vaguement lu qu’il y avait à Bijilo un parc forestier et zoologique où l’on pouvait voir des singes verts et des colobes rouges. Partons donc pour Bijilo !

De Kabadio à Bijilo

Se rendre du campement villageois de Kabadio au B&B de Bijilo relève presque de l’expédition et nécessite de longues heures de voyage et beaucoup de patience ! Tout d’abord, il faut attendre les motos pour rejoindre la route principale où nous attendons un bus qui nous amène à la gare routière de Diouloulou. De là, nous attendons encore qu’un taxi-brousse se remplisse pour rejoindre Séléti, le poste-frontière sénégalais. Le passage de la frontière se fait rapidement et le taxi-brousse nous conduit même jusqu’au poste gambien. Nous sommes invités alors à entrer dans le bureau du chef qui termine son repas. Il commence à m’interroger sur ma présence, le fait que je voyage seule avec un enfant, ce que je fais dans la vie, ce que je gagne tous les mois. Il me demande ce que je compte faire en Gambie, où je vais, si j’ai des amis à Bijilo, si j’ai aimé le Sénégal, si mon mari est d’accord que je voyage seule avec notre fils, si je suis croyante. Après cet interrogatoire en bonne et due forme, il ouvre nos passeports et appose le cachet. Il nous souhaite un bon voyage et ordonne à un de ses officiers de nous accompagner jusqu’au taxi-brousse, qui ressemble davantage à une carcasse de voiture qu’à une voiture. Là encore, nous attendons d’être assez nombreux (trop nombreux) pour rejoindre Brikama. Il fait chaud, la carcasse est archi-pleine, Sacha est sur mes genoux et deux enfants pleurent. Le trajet n’est heureusement pas trop long et nous arrivons assez vite à la gare routière de Brikama. Les routes, ici, sont en excellent état. De Brikama, nous devons prendre un bus pour rejoindre Bijilo. Pas d’informations claires et précises, de nombreux hommes tentent de prendre mon sac pour m’aider, m’invitent à les suivre ou m’indiquent différentes directions. Dans la frénésie de cette gare routière, j’ai la tête qui tourne. Je dois veiller sur Sacha et trouver le bon bus. Finalement, une femme nous prend sous son aile et nous conduit au bon endroit. Je prends nos tickets, je paye pour le sac et nous nous installons dans le bus. Une fois de plus, nous attendons patiemment que le bus se remplisse. Un collant me parle, me sourit, me demande si j’ai besoin de quelque chose, si je ne peux pas lui donner un peu d’argent, si nous ne pouvons pas passer quelques heures ensemble. J’aurai ce genre de contacts avec la gent masculine assez souvent en Gambie. Une femme chasse le malotru et s’assied à côté de moi. La solidarité féminine est bien présente ici. Arrivés à Bijilo, nous devons prendre un taxi pour nous rapprocher du B&B. Les quelques indications dont je dispose ne sont pas très claires et je n’arrive pas à joindre la propriétaire. GT, qui est dans le même taxi que nous, nous propose de nous aider et nous accompagne jusqu’à la résidence assez éloignée de la route principale et non indiquée. Une aide généreuse et bien intentionnée. Il nous invitera d’ailleurs à venir partager un repas dans sa famille et viendra nous chercher avec son petit frère de l’âge de Sacha pour faire un tour sur la plage. Grâce à GT, nous arrivons à bon port après une longue journée sur la route !

Malaise à Bijilo

Dès la première soirée, je ne me suis pas sentie à l’aise à Bijilo. Peut-être était-ce lié au fait que Bijilo signifiait la fin du voyage ? Peut-être parce que j’étais contrariée de ne pas être là où j’avais envie d’être ? Peut-être parce que je ne le sentais pas tout simplement ? Notre B&B était assez isolé du centre, des restaurants, des magasins et de la plage. Un endroit, certes très confortable, mais froid. Après l’accueil chaleureux, la vie, les sourires, les rires, les belles rencontres du Sénégal, le contraste m’a quelque peu déconcertée. Un grand vide, une grande mélancolie, la solitude. Et même si j’aime la solitude, même si je suis souvent seule, j’ai besoin de sentir de la bienveillance autour de moi. Une vie joyeuse. Une énergie positive. Rien de tout ça ici. Nous passerons un séjour impersonnel qui n’aide pas à se sentir le bienvenu. Heureusement, Mohamed, le gardien sympathique, l’eau chaude, la connexion Internet et le bon petit-déjeuner aident à passer le temps.

Une autre source de malaise est ce sentiment d’être une proie pour les hommes. Autant j’ai pu avoir de temps en temps ce genre de soucis au Sénégal, autant ici c’est systématique. Je me fais aborder, interpeller, coller par des hommes pressants. Comment vas-tu ? Où vas-tu ? As-tu besoin d’aide ? As-tu besoin de compagnie ? Où est ton mari ? Que fais-tu seule avec ton fils ? Je commence à redouter chaque sortie. Heureusement, il y a les femmes et d’autres hommes non intéressés. Lorsque GT vient nous chercher, j’en profite pour discuter avec lui de ce problème. Il me dit que c’est normal. Nous parlons alors du tourisme en Gambie qui est essentiel pour l’économie du pays. Mais aussi, du côté plus pernicieux de ce tourisme, très présent et visible à Bijilo, le tourisme sexuel. Beaucoup d’hommes d’âge mûr se promènent avec de jeunes femmes à leur bras et, surtout, des femmes occidentales avec de jeunes hommes. GT m’explique que les femmes viennent chercher l’amour ici, combler leur insatisfaction, car les africains sont de meilleurs amants et que les hommes viennent chercher des femmes plus faciles à combler que les européennes exigeantes. Il ne cautionne pas la situation mais m’explique que cela permet à ces jeunes gens de vivre et de faire vivre leur famille. C’est un fait et chacun y trouve son compte. Ils sont consentants. Et moi, cela me met mal à l’aise. Ont-ils le choix ? Est-ce une solution de facilité ? Et puis, cela provoque aussi des rapports étranges. Je suis une cliente potentielle pour ces hommes. Je comprends mieux leurs insistances.

Enfin, à Bijilo tout est orienté vers un tourisme auquel je n’adhère pas vraiment. Trouver les mots est encore compliqué. Mais je n’aime pas ces grands hôtels et cette débauche de luxe dans un pays où beaucoup manque de tout. Quelque chose me gêne, peut-être l’indécence, et je ne veux pas en faire partie.

Que faire à Bijilo ?

Pour autant, est-ce un endroit à éviter et sans intérêt ? Les seuls intérêts de Bijilo sont sa plage, son marché artisanal et son parc forestier, le Bijilo Forest Park.

Accompagnés d’un guide, on emprunte les sentiers de cette petite réserve naturelle à la recherche des vervets qui s’approchent sans aucune hésitation, des colobes rouges beaucoup plus discrets et d’oiseaux tous plus magnifiques les uns que les autres. Le sentier est bien entretenu et la balade intéressante. Elle est idéale à faire en famille. Le billet d’entrée ne comprend pas le guide. C’est un des rares endroits que j’ai apprécié à Bijilo.

Nous sommes également allés faire un tour au Senegambia Craft Market, un marché artisanal. Je n’ai pas vraiment aimé puisque les vendeurs proposent pour la plupart la même chose que partout ailleurs (à l’exception de quelques-uns). Le marché est intéressant si vous êtes à la fin de votre séjour et que vous n’avez pas encore eu l’occasion d’acheter vos souvenirs. Nous y avons cependant fait la rencontre d’un gars très sympathique dont j’ai malheureusement oublié le nom. Comme je lui disais que je ne trouvais pas d’endroit où manger de la cuisine traditionnelle, il m’a proposé de nous emmener dans une sorte de cantine locale qui n’accueille que des locaux pour manger un thiéboudiène. J’accepte volontiers ! J’adore le thiéboudiène et j’aime les expériences. Il nous embarque donc vers ce maquis où règne un joyeux chaos. Il fait très chaud et nous nous installons sur un petit banc à l’ombre. Je me réjouis de manger mon dernier thiep en Gambie. Sacha prend une carotte et me dit que c’est épicé. Il continue pourtant à manger. Je prends ensuite ma première bouchée (nous partageons notre cuillère) et, effectivement, c’est épicé. Bon, mais très épicé. Ça ne brûle pas vraiment, ça bouillonne. Mon corps bout, je deviens rouge et je me mets à transpirer de partout. Je déclenche l’hilarité autour du moi ! Sacha, lui, semble ne pas trop en souffrir ! Mais comment fait-il ? Nous terminons notre plat et allons nous désaltérer à l’épicerie du coin qui, par chance, possède un frigo efficace. Je savoure un Fanta orange glacé et commence à me remettre de mes émotions. Malgré le côté épicé du repas, nous avons passé un super moment dans ce maquis et je ne regrette pas du tout d’avoir tenté l’expérience.

Partie remise ?

Bien que nous n’y soyons pas restés très longtemps, Bijilo peut être une base pour découvrir la côte atlantique et les alentours afin d’allier découverte du pays et séjour balnéaire. Pour ma part, je ne retournerai pas à Bijilo. Je suis rentrée déçue et gênée de notre court séjour en Gambie. Et pourtant, la Gambie semble être un pays magnifique. Alors, je me suis promis d’y retourner, de remonter son fleuve et d’y passer plusieurs semaines pour mettre à mal mon ressenti et avoir une vision plus positive, pour y voir une Gambie différente de cette côte touristique et un peu malsaine.

Et vous, vous est-il déjà arrivé de ressentir un malaise dans certains pays lors de vos voyages ?

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