2012. Tout un monde en un seul mot : Sarajevo

(…) La vallée où se déroule la voie s’encaisse toujours plus dans une succession de petites collines qui paraissent couvertes de forêts. Les villages grossissent et se multiplient, puis s’agglutinent pour former une banlieue étirée : alors, se déroule là devant moi, comme un tapis d’Orient surchargé, le canton de Sarajevo.

Les premiers bâtiments, où des stigmates de combats, sortes de balafres qui défigurent les façades et le cœur des hommes, rappellent qu’il n’y a pas si longtemps, cette ville fût mise à genoux par une trop longue guerre fratricide. Avec une certaine nonchalance, le convoi aborde un enchevêtrement de rails rouillés, ponctués de nombreux aiguillages. Les carcasses métalliques claquent, grincent, se plaignent au gré des changements de voies successifs et le tortillard, qui traîne son flegme depuis Belgrade, devenu étuve à cause d’un chauffage fou, entre dans l’unique gare de la capitale de Bosnie-Herzégovine : la Željeznička stanica Sarajevo.

Quelques quais gris, de nombreuses traces d’impacts, des vitres brisées, des réparations de fortune, la gare est à l’image du reste de la ville et d’une partie de sa population : des traumatisés de guerre en convalescence. Le hall est immense et sans vie, dépourvu de tableau d’affichage, mais aussi de passagers en attente, de trains annoncés. Ce colossal édifice de marbre froid dans un style communiste appuyé est aussi triste que la Russie et aussi désert que nos églises.

Gare de Sarajevo. Train au départ pour Belgrade en 2012. Sarajevo, un autre regard

J’avais besoin de marcher, de m’aérer, et je me disais que pour une dernière soirée, voir le soleil s’échouer sur Sarajevo en l’inondant de teintes chaudes et de couleurs orangées serait parfait en guise de bouquet final. Alors que mes pensées m’emmenaient, je me retrouvai bien plus vite que je ne le voulus à passer la porte de Višegrad. Sur la route Pašino Brdo, l’effort réclamé par la côte ne parvint pas à me faire songer à autre chose qu’à cette dernière discussion avec Suljo, sniper durant la guerre. Puis, cherchant à apercevoir le couché du soleil, entre les arbres en contrebas, mon regard accroche un panneau : « PAZI MINE ». Les mines, cette contamination mortelle, fourbe et lancinante des sols. Assassins aveugles et muets qui attendent leur proie aussi longtemps que nécessaire. Des décennies s’il le faut. Puis, un pied se pose, celui d’un enfant, d’une femme, d’un homme, d’animaux et la charge explose et mutile. La mine ne fait pas de différences entre l’innocence et le reste. La mine n’est pas faite pour tuer, mais pour faire souffrir.

Une chose est à présent certaine, la Bosnie possède une âme et pour sûr, j’y retournerai. Voyager, c’est savoir saisir l’instant et Sarajevo est une des incarnations de l’instant présent.

Ces lignes datent de 2012. Notes prises au vol, elles doivent servir pour un livre autour des voyages en train. Nous réalisions un périple au travers des Balkans à dos de trains d’un autre temps. La mythique et symbolique ligne Belgrade-Sarajevo n’est plus, 3 ans plus tard. Puisque nous sommes passés là où il n’est plus possible de passer à présent, ça y est, serions-nous donc des Voyageurs ? Peut-être.Sarajevo, un autre regard

2015. Sarajevo, un autre regard

Je n’imaginais pas en écrivant ces mots que je reviendrais dans ces circonstances.

Il y a plusieurs manières d’aborder un voyage. Certainement autant qu’il n’y a de voyageurs. Mais, il n’y a que deux sens pour le vivre : de l’intérieur ou de l’extérieur. Après des années de route, je suis à présent plus attiré pour expérimenter un monde, un pays, une ville par l’intérieur. Un bon moyen, selon moi, pour y parvenir c’est d’y travailler. Cela permet de rapidement entrer dans la vie des gens qui habitent le lieu, de créer un lien privilégié avec eux, de passer certains caps d’intimité dans les propos. Ça autorise à poser des questions plus personnelles sur comment on vit. Ça permet de comprendre les gens, en vivant leur réalité, en partageant leur quotidien.

Hitna Pomoc, Sarajevo. Sarajevo, un autre regardJ’ai eu cette chance fabuleuse de travailler trois semaines au service des urgences médicales du centre-ville. C’est cette expérience que je vais partager avec vous.

Travailler comme technicien médical urgentiste dans un service d’interventions médicales, c’est partir à la découverte détaillée de la géographie du lieu. On parcourt des centaines de fois la ville, en long et en large. Parfois lentement, lorsqu’on transfère une dame âgée d’une clinique à une autre, mais aussi parfois à pleine vitesse, toutes sirènes hurlantes, lorsqu’on intervient sur un accident de moto à l’autre bout de la ville. C’est également entrer dans l’histoire des habitants : des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes, mais aussi des enfants, des bébés. C’est donc l’histoire de la vie, du premier au dernier jour, et donc, inéluctablement de la mort aussi. C’est aider à mettre au monde un nouveau-né dans un appartement d’une tour de Novi Grad, puis se retrouver de l’autre côté, dans les faubourgs glauques, auprès d’un proxénète lardé de coups de couteau, impliqué dans une sordide histoire de revente de femme. Puis, c’est tout le reste, les bobos des enfants sur les plaines de jeux, les arrêts cardiaques, les accidents domestiques, de voiture, de train, les suicides, les décès naturels, les accidents sur les chantiers, les blessures par balle… On voit de tout, beaucoup. On apprend tout le temps, sur les autres, sur soi, sur la vie.

Rencontre avec Hitna Pomoć

Hitna Pomoć, qu’on obtient en composant le 124, c’est le service des urgences médicales. C’est en permanence 3 équipes sur ambulance, composées d’un médecin urgentiste et de 2 techniciens médicaux urgentistes. Système onéreux et unique, presque de luxe, impensable dans nos contrées, mais tout de même remis en question par l’État, vu la situation hémorragique des finances nationales. « Un gouffre » comme me dira Sergej. Oui, ici quand les patients appellent le 124, les soins sont gratuits. Les citoyens savent qu’un médecin va venir, qu’il a des médicaments (gratuits) et qu’il peut en prescrire ! L’urgence peut dès lors prendre beaucoup de formes et l’urgentiste peut très vite se transformer en généraliste. Il y a une volonté louable d’action sociale dans ce système. Et ça marche, c’est très social, parfois trop. La population sarajévienne ayant vécu la guerre, tous les plus de 20 ans ont, avec des degrés très divers, été marqués par les privations, les souffrances physiques et surtout psychologiques. Sarajevo compte de nombreux amputés, handicapés et névrosés de guerre. L’alcoolisme est très répandu, ils avalent de grandes quantités de slivovica (alcool blanc de prune), de bière. Les Bosniens fument beaucoup et partout. Toutes couches sociales confondues : médecins, pharmaciens, jeunes, vieux, maçons, hommes, femmes… Au restaurant, au bureau, en famille, en présence d’un malade atteint de bronchite chronique, de cancer des poumons, d’enfants en bas âge dans une pièce exiguë toutes fenêtres closes, rien ne les arrête. Vieilles habitudes héritées des temps de conflits et héréditaires en temps de paix.Hitna Pomoc, Sarajevo. Sarajevo, un autre regard

Donc à Sarajevo, on appelle les urgences pour des situations qui le justifient, mais aussi pour un simple mal de dos ou une gastroentérite. Ce service médical, c’est 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, toute l’année, toutes météos. Le Canton est couvert par un poste de soins dans le centre-ville et 8 postes détachés dans les zones rurales environnantes. J’ai intégré une des équipes durant 21 jours consécutifs, pour réaliser des shifts quotidiens de 12 heures, pendant lesquels nous pouvions faire jusqu’à 16 sorties par jour ! Ça en fait du monde visité, des maisons, des existences, des familles et tout autant d’histoires.

Débuts

Ce matin, j’ai rendez-vous pour mon premier jour avec le directeur du centre. Sergej est un sexagénaire placide qui a tout d’un grand-père bienveillant. J’apprendrai rapidement, après quelques discussions passionnantes avec lui, que sa bonhomie vient en grande partie du fait qu’il était déjà médecin pendant la guerre et qu’il a vu et vécu beaucoup de tragédies. C’est un homme trapu qui arbore ce je-ne-sais-quoi sur le visage qu’affichent les personnes pour qui les petites broutilles du quotidien n’ont aucun effet. À l’entendre, je comprends que Sergej sait que la vie libre est un cadeau, pas un dû, et qu’elle peut être très vite reprise. Après plus de 30 heures sans sommeil, devoir continuer à amputer, à la chaîne, des civils victimes de tirs de mortiers sur un marché, sans morphine sur une table de bureau à la lumière de bougies, parce qu’il n’y a plus ni électricité, ni médicaments en suffisance et que dehors l’artillerie pilonne les alentours sans arrêt (entre 300 et 3000 obus tombèrent par jour sur Sarajevo durant le siège), ça change votre vision et fait relativiser. Sergej fait partie de ces hommes. Il me racontera ces détails, très humblement, parce qu’un jour, devant le centre d’urgences, je lui demandai s’il connaissait les gens dont le nom est inscrit sur la stèle. Il y en a beaucoup dans la ville. Sans emphase, il finira par me dire ce que j’allais avoir tout le temps de vérifier : « C’est le passé ça, il ne faut pas oublier, mais surtout il faut avancer. Les jeunes de 20 ans d’aujourd’hui n’ont pas connu cette guerre et s’en fichent d’ailleurs. La vérité, c’est que l’avenir c’est eux, pas nous, nous sommes les vieux grincheux ». Oui, ils n’ont pas connu ces temps sinistres et cette différence entre les générations, on la remarque dès qu’on côtoie les gens. Les jeunes ont leur réalité : les études, le chômage galopant, ils sont branchés nouvelles technologies, tournés vers demain et l’Europe, veulent que les choses bougent et se retrouvent dans un pays aux aïeux traumatisés dirigé par une politique sclérosée par les accords de Dayton et des politiciens revanchards. Ces accords ont certes mis fin à la guerre, mais ils ont également enlisé le pays – en rendant sa gouvernance tricéphale – dans un statu quo, dont certains signes apparents m’ont fait penser à l’Inde. Des installations collectives défraîchies, des édifices ou musées à l’abandon, des services publics hérités de l’époque yougoslave en désuétude – les trams par exemple – et qui sont tirés jusqu’au bout du bout parce qu’on ne trouve pas les moyens et la volonté politique de réformer, d’investir, d’avancer. La direction du pays change de main tous les 6 mois afin que chacune des trois communautés en assure la direction de manière égale. En résulte une succession de décisions qui consistent à déconstruire ce que le prédécesseur avait mis en place au profit de sa propre communauté durant ses 6 mois de pouvoir. Le pays a besoin de réformes profondes, d’unité et surtout de femmes et d’hommes politiques qui ont une vision et des épaules. Il n’y en a actuellement aucun et aucune, si j’en crois les personnes que j’ai interrogées sur le sujet.Sarajevo, un autre regard

En route

J’ai des tatouages sur les bras. Habitué à m’adapter, je m’informe toujours, car je sais que dans certains milieux professionnels, religieux ou culturels, ça peut poser problème. Jusqu’à indisposer même certaines personnes, ce qui dans une profession médicale est un réel souci. Je préfère donc anticiper et je suis prêt à travailler avec des manches longues, même s’il fait très chaud, quand cela s’avère nécessaire. En recevant ma tenue de travail, je pose donc la question à Sergej. Il penche lourdement la tête en arrière et accompagne ce mouvement d’une moue qui paraît signifier : « Pas de soucis, ça ne fait rien ». Le truc avec Sergej, c’est que peu de détails de ce genre parviennent encore à le préoccuper, difficile de se fier à son opinion. Il ne me donne donc que des T-shirts blancs comme pièces hautes d’uniforme. Je reçois mon badge et ainsi équipé, je pars, en sa compagnie, à la rencontre de ceux qui seront mes collègues ces prochaines semaines.

Il me présente à la criée aux 2 équipes qui sont là en attente d’un appel. Attablés, ils s’engouffrent chacun et chacune une montagne de burek. Il est à peine 9h du matin et je me demande comment ils parviennent à avaler ces 500 grammes de viande et de pâte feuilletée nappés de yogourt liquide. J’apprendrai, après 2 journées sans avoir pu manger, qu’en service dans l’urgence médicale, quand il y a un créneau pour prendre un repas, on le fait, car peut-être qu’ensuite, les appels se succéderont à un tel rythme qu’il ne sera alors plus possible de trouver une minute pour le faire. Alors que je termine de lancer un « dobro jutro » en guise de salut, le dispatcher sort de son local et ordonne à une équipe de se mettre en route. En moins de 30 secondes, ils ont tout remballé et se dirigent vers la sortie. « C’est ton équipe ! », lance Sergej et je leur emboîte le pas.Pour se rendre à une urgence dans les zones éloignées de la ville. Sarajevo, un autre regard

Je démarre pour mon premier patient. Tout s’est passé vite, mais j’ai tout de même eu suffisamment de temps pour remarquer que personne n’a de tatouages et que fatalement, je sortirai du lot quand nous nous rendrons chez les patients. Il y eut quelques situations, plutôt comiques, avec des enfants qui essayaient de les effacer, out d’autres qui se sont coloriés les bras pendant que j’aidais le docteur à traiter leur mère. Parfois il y eut quelques regards désapprobateurs, des grimaces, mais rien de sérieux. Ça n’a qu’une seule fois vraiment été problématique. La religion la plus pratiquée à Sarajevo et ses alentours très ruraux est l’islam et certains peuvent être très croyants. Un jour, nous avons été envoyés dans les faubourgs de Vogošća, qui se situe elle-même dans la grande banlieue de Sarajevo. Milieu paysan et très pratiquant. À l’arrivée de l’ambulance, une dame voilée s’agite et fait de grands signes. Nous savons par le dispatcher que nous venons pour une dame âgée qui fait un malaise grave. Nous sommes quatre et sortons avec tout l’équipement requis pour ce type de situation : bouteille d’oxygène, sacs d’intervention, moniteur électrocardiogramme. Le médecin et l’équipe me précèdent. Salutations d’usages, rapides et stressées de la part de la dame qui invite tout le monde à se hâter. Elle tient la porte d’entrée, mes collègues entrent et à ma vue, elle se fige. Puis, commence à s’agiter, en montrant mon bras, m’explique avec véhémence quelque chose dont je ne saisis aucun mot, je ne parle pas le serbo-croate, elle pointe un tatouage précisément. Il s’agit d’une tête de mort percée par un trou de balle de fusil. Vieille évocation de souvenirs rwandais, les goûts et les couleurs… J’ai en main un matériel indispensable au travail de mes collègues, l’un ne tarde d’ailleurs pas à venir voir ce qui nous retient à l’extérieur. La dame, à présent proche de l’hystérie, le prends à partie, il tente de la calmer, me saisit l’appareil des mains et me lance un froid et non négociable : « stay here, outside the house ! » et ils disparaissent dans la maison. Frustré, je devrai ronger mon frein un quart d’heure, ensuite les choses se bousculent. Il faut évacuer la vieille dame qui est agonisante. Elle a 94 ans et est tout simplement en train d’arrêter de vivre sans que quiconque puisse y changer quoi que ce soit. C’est la fin. Lorsque je veux embarquer dans l’ambulance, le manège recommence. Sauf que cette fois, c’est plus compliqué, je ne peux pas rester là. Après cinq minutes d’excitation de la part de la fille de la victime en pleurs, le toubib tranche et m’ordonne d’embarquer. La route vers le KUM (Klinika Urgentne Medicine), le meilleur hôpital de Sarajevo dure 30 minutes, durant lesquelles, peu après le départ, la vieille dame décèdera dans le calme. Sa vie était terminée. Cette urgence n’en était plus une, mais fut vite relayée. Sa fille, quand elle eut compris la situation, entra dans une crise d’angoisse qui nécessita une injection et une hospitalisation. Convaincue que j’étais une incarnation de la mort, un mauvais augure, et que j’avais été envoyé pour venir chercher sa mère. Elle l’a cru devant sa maison en me voyant arriver, elle l’a cru dans l’ambulance et, j’en suis sûr, elle en reste encore persuadée aujourd’hui.

Restes de guerre

En route vers les hauteurs de la ville, que l’on atteint en empruntant une succession de côtes qui feraient passer les clichés de San Francisco pour le Plat pays qui est le mien. Nous sommes envoyés chez une quadragénaire atteinte d’un cancer des poumons, pathologie très fréquente à Sarajevo. Nous arrivons devant une bicoque qui semble abandonnée. Dehors, un berger allemand galeux patauge dans une boue suspecte. Bardé de plaies purulentes, il attend son heure – quelle heure ? – sous la pluie. La dame nous hèle, depuis l’intérieur. Nous entrons. Elle est affalée sur un sofa qui ne compte plus ses heures de vol, dans une minuscule pièce sombre où il règne une odeur prenante de clope, de moisi et de crasse. Sa fille, trisomique, émet des sons gutturaux pour le moins lugubres et qui s’ajoutent à l’étrangeté du moment. Elle oscille d’avant en arrière, le regard vide et a un air effrayant. Le docteur, Mirko, est un trentenaire séduisant, garçon intelligent aux traits fins, une personne raffinée. Il pousse le désordre discrètement et s’installe à ses côtés. La dame souffre énormément, elle ne supporte pas sa chimio. Elle expose ses bras et présente des hématomes avec des œdèmes purulents, mauves, gros comme des balles de golf dans le pliant des bras, là où on lui injecte les drogues censées traiter ses tumeurs aux poumons. Patiemment avec beaucoup de compassion, Mirko va l’écouter. Elle va longuement parler, pleurer, sécher ses larmes avec sa manche, puis parler à nouveau. Elle allumera plusieurs cigarettes. Pas un ne bronchera, je les imiterai. Un de mes collègues va jouer avec la petite qui se détendra au fur et à mesure. Je me tiens à côté de Leila, qui prend des notes sur un dossier médical. Personne ne se plaint de l’ambiance enfumée, ne regarde sa montre et le temps passe. Le mari de la dame est mort peu après la guerre, il s’est suicidé. Comme beaucoup d’anciens combattants, les statistiques sont effarantes. Nous serons souvent envoyés chez d’anciens combattants. Généralement, ils sont pauvres, car en total décrochage social et en TSPT (Trouble de Stress Post-Traumatique). Ils attendent toujours une reconnaissance de l’État, un statut officiel, une pension d’invalide, une médaille, enfin quelque chose, mais rien. Ni indemnités, ni aide, ni soutien psychologique, les partis politiques ne parviennent pas à se mettre d’accord. Impensable pour des députés serbes d’indemniser des combattants bosniaques et inversement bien sûr. Pendant ce temps, ces hommes galèrent et ont pour la plupart des problèmes d’alcoolisme, fument beaucoup et grossissent le rang des patients atteints de maladies chroniques pulmonaires. En Bosnie, une marque de cigarettes locale coûte 3 marks convertibles soit 1,5 euro. À ce prix là, on ne voudrait pas se priver. Un jour, nous sommes appelés au siège du Ministère de l’Intérieur. La police s’y trouvait à notre arrivée. Une vingtaine d’anciens combattants dignes, mais à l’allure négligée, pauvrement vêtus, les traits tirés et le regard abîmé par trop d’horreurs, trop de difficultés. Deux d’entre eux sont torse nu et exhibent d’affreuses cicatrices sur tout le corps. Victimes d’une explosion, ils ont été criblés d’impacts et brûlés aux 2e et 3e degré. Ils affichent ce que personne ne veut voir là-bas, les cicatrices de ce peuple, de ce pays. Ils veulent que ce soit reconnu. L’État, lui, veut ne pas voir, ne pas savoir et oublier. Les deux hommes sont en hypothermie et en détresse psychologique aiguë, ils ne veulent pas de notre aide médicale et nous repoussent, ce qu’ils veulent, nous ne pouvons leur offrir et nous repartirons. Les temps sont durs, même pour les héros de la patrie.Dans les rues de Sarajevo. Sarajevo, un autre regard

Mirko décide de soulager la dame, provisoirement. Durant mon contrat, ce que j’aurai le plus pratiqué ce sont les injections de toutes sortes : les bronchodilatateurs (pour tous les fumeurs actifs et passifs), ainsi que les anxiolytiques et antidépresseurs en masse. Pas une journée sans que la moitié des patients vus ne se voient administrer une ampoule de Valium ou de Xanax. Population sous anxiolytique, maintenue dans un état chimique d’acceptation de son passé. Quelques instants plus tard, nous quittons ce reste de famille en détresse, croisons le chien à l’agonie et partons pour l’appel suivant. Ce genre de cas est une urgence oui, mais une urgence sociale avant tout.

Alors c’est vrai, on doit rêver et le voyage permet cela. Mais, lorsqu’on traverse une ville, un village, une rue, juste à côté du bon restaurant conseillé par tel guide, tel blog, juste à côté du bar au WiFi de qualité et gratuit, il y a aussi cela derrière les portes et les fenêtres anonymes.

Sauver une vie

Parfois, c’est plus heureux, comme cette dame que nous venons récupérer sur un parking de supermarché. Le vigile nous dit qu’elle a fait une chute. On la place sous moniteur, il s’avère qu’elle a fait un infarctus du myocarde. Nous la chargeons dans l’ambulance sans perdre une minute et soudain, son cœur s’arrête. Ce sera ma première réanimation cardio-pulmonaire réussie. Nous commençons le massage cardiaque, tout va très vite, chacun sait ce qui a à faire. Intubation, injection, respirateur. L’ambulance file toutes sirènes hurlantes, fait rare à Sarajevo, les ambulanciers ne les utilisent qu’exceptionnellement. Une collègue prend mon relais au massage, j’injecte ce que me demande le médecin, il s’occupe des paramètres et discute avec le cardiologue de l’hôpital à la radio. Nous poursuivons nos actions et soudain, le signal de l’électro retrouve un peu de panache. Elle n’est pas perdue. Nous sommes au KUM en 12 minutes. Déchargement rapide et efficace, le relais est pris par l’équipe d’urgentistes. Nonchalants au départ, ils font tout de même leur boulot et la dame sera sauvée. Nous irons la saluer quelques jours plus tard au service de cardiologie. Dans ces moments, on éprouve une réelle satisfaction à faire ce métier et on est même fier de soi. Puis, très vite, la réalité de terrain vous ramène au contact du sol.

Influence turque et islamSarajevo, un autre regard

Sarajevo a été créée par les Ottomans au 15e siècle. C’est la raison pour laquelle la Turquie est autant attachée à cette ville et a été, et reste, le plus important pourvoyeur de fonds pour la reconstruction de la capitale bosnienne. Ankara finance la rénovation des mosquées, victimes de destruction systématique durant la guerre. Le frère turc a également payé pour beaucoup d’autres édifices, tels que l’hôpital pédiatrique, des écoles, la faculté de médecine. À Sarajevo, tout le monde n’est pas musulman. Et tous les musulmans ne font pas le ramadan. C’est un islam assez libre, même si les anciens vous disent que ça change, que ça se fondamentalise. On en est encore loin. Les Bosniennes sont de très belles femmes – une histoire de gênes m’expliquera un médecin local – et la plupart d’entre elles sont plutôt coquettes. Elles peuvent s’afficher volontiers à la mode occidentale et très peu sont voilées. Je m’arrange pour faire mes shifts avec Mirko et son équipe : Leila et Miljenko. Je m’entends très bien avec eux, car ils aiment leur pays et sont fiers de leur culture, c’est une qualité qui me plaît. De jour en jour, je sens qu’ils m’intègrent dans leur équipe malgré la barrière de la langue. Seul le toubib parle anglais aisément. Il peut ainsi m’expliquer les cas cliniques et nous discutons diagnostic et soins. Miljenko est un homme très silencieux, il a mon âge et la guerre l’a fort marqué et changé, selon Mirko. Leila ne parle pas anglais et moi je ne parle pas le serbo-croate. Je lui apprends quelques mots de français et elle m’initie à sa langue, me permettant ainsi d’échanger quelques mots avec les patients. Il se sera installé entre nous une manière de communiquer sans besoin de se parler, quelques gestes, un regard, et je comprenais ce que je devais sortir du sac ou quel geste médical j’avais à poser, un sourire et je savais que je m’y prenais bien avec le patient, une grimace et je comprenais que la patiente était musulmane et que pour ce type d’examen ou d’injection, je devais, en tant qu’homme, me retirer de la pièce. Elle m’a appris énormément dans l’art d’introduire l’aiguille dans une veine d’un patient à l’arrière d’une ambulance lancée à 120km en pleine ville par 35°C avec les mains qui tremblent. Tous trois sont pratiquants, ils observent sans se plaindre, dans la chaleur torride, la règle du jeûne. Ils pensent même à me demander si j’ai faim ou soif, sans jugement, sans remarque. Par solidarité et goût de l’expérience, je me joindrai à ce rite si important pour eux. Nous n’avalerons pas une goutte d’eau et pas une miette de burek avant le coucher du soleil et le coup de canon de la Zuta Tabija, qui annonce la rupture du jeûne. Entre 2 patients, Mirko et Leila m’initieront à la musique bosnienne en me faisant découvrir, notamment, Emina Zečaj, une légende de la musique traditionnelle. Si vous superposez sa voix et les instruments qui l’accompagnent aux images du vieux quartier de Baščaršija, vous êtes immédiatement transporté dans l’époque ottomane, dans les quartiers marchands, vous sentez l’effluve du café turc, vous entendez les artisans travaillant à même le pavé des ruelles. À ma demande, ils m’apprendront également l’art du café.Urgences dans les ruelles de Sarajevo. Sarajevo, un autre regard

Rien n’est simple

La vie n’est définitivement pas simple à Sarajevo. En plus des problèmes socio-économiques que j’ai évoqués, les salaires sont bas, Mirko, médecin urgentiste ne gagne que l’équivalent de 750 euros par mois, mes collègues techniciens médicaux gagnent 500 euros mensuels. Et ce n’est pas que le coût de la vie ne soit pas élevé. À part les cigarettes, les prix sont sensiblement les mêmes qu’en Europe de l’Ouest. La tentation de l’expatriation pour beaucoup de jeunes diplômés est grande. En plus des problèmes politiques, économiques, le nombre important de personnes en stress post-traumatique, de cancers des poumons et autres questions de santé publique, il subsiste de profondes rancœurs. Beaucoup de partisans seraient prêts à reprendre les armes, qu’ici chacun possède en quantité bien planquées dans les faux plafonds ou cloisons des maisons. Et plus on s’éloigne dans les communes rurales, plus cet esprit de revanche est exacerbé. Les campagnes se désertifient, laissant ainsi des milliers de personnes âgées qui parviennent de moins en moins à subvenir à leurs besoins élémentaires. La moitié des appels que reçoit Hitna Pomoć concerne ce type de patients. Nous roulions parfois jusqu’à une heure, puis enchaînions avec 20 minutes de marche à travers des ruelles ou des sentiers inaccessibles avec l’ambulance pour les rejoindre. Dans une grande détresse affective et matérielle, le rôle des services d’urgence, auprès de ces personnes, plongées dans une extrême solitude, est autant médical que social. Hitna Pomoc en chemin. Sarajevo, un autre regardUn jour, nous partons pour ce type d’appel. Un homme de 92 ans a marché 20 minutes jusqu’à sa voisine la plus proche pour avoir accès au téléphone. Lui est aphone et la voisine, qui a l’habitude, comprend que son épouse, 89 ans, a un sérieux problème. Elle compose le 124. La route nous engloutit 50 minutes, en roulant à bonne allure dans les rues sinueuses, pentues et étroites qui éloignent de Sarajevo. À la sortie du village, le chemin n’étant plus carrossable, nous marchons un quart d’heure les bras et le dos chargés de l’équipement médical pour rejoindre la cabane du vieux couple. L’homme est là et mime la situation. Dans une pièce minuscule, il y a 2 petits lits (plus courts et moins larges qu’un lit d’une personne conventionnel), une cuisinière à bois d’un autre siècle, une table et 2 chaises ainsi qu’un évier desservi par un unique robinet d’eau froide, le tout éclairé par une ampoule au plafond. Son épouse gît sur une des chaises à accoudoirs. Elle a très mauvaise mine et gémit. Je m’approche d’elle, lui parle, pose ma main sur son épaule. Elle esquisse un faible sourire. Leila me rejoint, enfile des gants et se prépare à l’ausculter. Prise de violents spasmes, elle tente de vomir, puis soudain, comme si elle avait changé d’avis, elle s’arrête. Sa peau est froide, moite, signe d’un état de choc. Miljenko prépare le moniteur, tandis que Mirko parcourt les quelques documents médicaux de l’épouse tout en analysant les boîtes de médicaments. Le regard de la dame est celui qu’on lance quand on est en route pour le dernier départ. Ce n’est pas le premier que je vois et commence à savoir les identifier. Le yeux disent « Je meurs, n’est-ce pas ? Tout est fini, il n’y a donc plus rien à faire, c’est maintenant ». Je la fixe et fais oui de la tête en chuchotant « Chuuuut, chuuuut… ». Elle se contracte, puis une dernière fois, puis son coeur s’arrête. Cette vieille dame, que je ne connais pas, à qui je caressais les cheveux en tentant de la rassurer sans mots, vient de mourir dans mes bras. Nous tenterons de la ranimer. Après 25 minutes d’acharnement, le médecin nous regarde et pince les lèvres. Il n’a pas à dire un mot : nous savons qu’il faut nous arrêter. Il imprime l’ECG, une ligne irrémédiablement plate et continue. Cette preuve de mort sera agrafée à l’acte de décès. Il faut remballer et se rendre disponible pour l’urgence suivante. Et cet homme alors que va-t-il devenir ? Mirko hausse les épaules, la mine triste. Nous l’emmenons à l’hôpital psychiatrique de Sarajevo. Cinq jours plus tard, il y décèdera. Seul.Urgences de Sarajevo. Sarajevo, un autre regard

Pour faire ce métier, il faut aimer les gens, pas tous, pas tout le temps, mais fondamentalement aimer les êtres humains. C’est indispensable pour pouvoir faire avec les odeurs de peur, de transpiration, le sang, le vomi, les fèces, l’urine, les plaintes, sans protester, alors oui il faut avoir envie d’aider par le savoir et la disponibilité. Il faut se réjouir d’être accueilli, dans la plupart des cas, chez eux, dans leur intimité, où aucun étranger n’a accès, lors du pire moment de leur existence, alors qu’ils sont sans artifices, affaiblis et bien souvent diminués, comme un privilège, un partage d’un instant rare, même si tragique. Il y a de grandes satisfactions en choisissant de leur donner aide et réconfort, si vous le faites bien et avec respect, leur gratitude est immense.

Je serai chaque soir ravi de retrouver ma famille. Ils ont été ma bulle d’air, mon oxygène. Comme souvent. J’aime ce métier, cette expérience a été riche, mais il est indispensable d’être fort pour assister aux souffrances, sans pouvoir tout solutionner. Lever à 6h30, au poste à 7h30 et retour le soir vers 20h, sept jours sur sept, oui le moral compte.

Je pourrais allonger cet article encore et encore, parler d’autres patients, d’autres joies, d’autres douleurs – et elles furent particulièrement pénibles lorsqu’il s’agissait d’enfants grièvement blessés ou morts -, mais à quoi bon ? Mon propos basculerait alors dans l’anecdotique, dans l’entertainment. Les thèmes et sujets m’ayant marqué, voire secoué ou, dans une autre mesure intéressé, je les ai illustrés avec ces histoires de personnes, le reste serait certainement superflu.Equipe Hitna Pomoc, Sarajevo. Sarajevo, un autre regard.

Passer ces journées en compagnie de Mirko, Leila, Miljenko, Sergej et tous les autres, les patients, leurs familles, les collègues fut un apprentissage incommensurable. C’est une tranche d’existence qui pour moi est presque une vie en soi, j’ai tant appris, encore, sur la vie et particulièrement sur celle menée, au quotidien, dans cette ville si particulière qu’est Sarajevo. Ville-paradoxe : ville martyre, ville-sourire, ville Orient et ville Occident, penchée sur hier et tournée vers demain. Je sais que j’en sors grandi et que ce voyage est un de ceux qui comptent.

Peut-être est-ce cela que je retiendrais aussi au sujet du voyage : pour qu’il reste un chemin de vie, qu’il continue à nourrir l’âme et l’esprit, on se doit peut-être de réinventer nos approches de voyageurs, d’être créatif dans nos expériences et les angles abordés. Mais cela, encore une fois, ne vaut que si c’est l’intérieur des mondes que l’on cherche au travers de nos voyages.