Fragments d'Aran. Paul Delesalle. Collection Errances. Editions Partis Pour

Fragments d’Aran. Une errance insulaire

Fragments d'Aran. Paul Delesalle. Collection Errances. Editions Partis Pour

Sous un ciel morne et gris d’automne, se prendre à rêver d’une île, de grands vents et de tempêtes hivernales. Déplier des cartes, se perdre en projections, traîner sur Internet jusqu’à tomber sur une étrange annonce. Ainsi d’un désir de fuite naissait un voyage vers l’Ouest, vers l’Irlande et les îles d’Aran.

Partir au cœur de l’hiver, fuir les foules, leur préférer la compagnie du vent, de la pluie et de quelques fantômes littéraires. Rejoindre une île pour échapper aux convulsions de son époque, pour tromper le temps, pour réduire le monde à une mesure plus modeste.

Un récit fait de fragments de roche, de rencontres, d’ivresses, de livres, comme autant d’étoffes d’un patchwork bariolé cousu par l’errance.

Avec des croquis de François Delesalle.

Trois questions à Paul Delesalle

1/ Paul,  pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis originaire de Lille et vis en ce moment à Boulogne-sur-mer. J’écris de la fiction et des récits de voyage.

2/ Qu’est-ce qui t’a poussé sur les îles d’Aran en hiver ? Quel est ton rapport aux îles ?

Un désir, d’abord, de retourner en Irlande. Je souhaitais y aller en hiver, quand les rivages sont assaillis des plus fortes tempêtes, et par conséquent sont peu fréquentés. Je voulais cette fois m’ancrer quelque part, trouver une forme de sédentarité temporaire, plutôt que de m’agiter frénétiquement en parcourant le pays à pied. J’avais contacté plusieurs fermes le long du littoral atlantique qui proposaient de m’héberger en échange d’aide aux travaux agricoles. Puis je suis tombé sur une annonce, assez mystérieuse, envoûtante, écrite par un poète vivant sur l’île d’Inis Oírr, la plus petite de l’archipel d’Aran… Les dés étaient lancés.  

Je n’avais jamais entendu parler d’Aran avant de tomber sur cette annonce. Ces îles ont toujours été un peu « hors temps », hors Irlande, snobant à la fois les sirènes du catholicisme au profit d’un paganisme empreint de légendes et l’industrialisation naissante du pays – les sociétés îliennes vivant pendant longtemps de manière quasi autarcique grâce à la pêche (généreuse mais périlleuse) et l’agriculture (ingrate mais substantielle). Vers la fin du XIXème siècle, ces îles ont commencé de susciter l’intérêt d’artistes et d’intellectuels dublinois. Le poète W.B. Yeats poussa le jeune dramaturge John M. Synge à s’y installer, pressentant qu’il y avait là-bas quelque chose de nouveau à saisir pour la littérature irlandaise. Par la suite, Antonin Artaud puis Nicolas Bouvier, dans des registres évidemment différents, s’aventurèrent sur Inis Mór – la plus grande des trois îles d’Aran, dont est originaire l’écrivain Liam O’Flaherty. Bref, ces îlots que je découvrais par hasard se révélaient être tout autant un terreau de conteurs, de poètes et poétesses qu’un champ magnétique attirant écrivains et artistes de tout bords.  

Je crois qu’il y a dans le cœur de chaque être humain une île. Une psychanalyse un peu facile pourrait voir dans l’île, protégée dans le cœur d’une mer, le fœtus couvé dans le ventre d’une mère. L’insularité comme démarche originelle, donc. L’île, c’est aussi l’éclatement géologique de la Terre, la dispersion, l’éparpillement qui offre un refuge d’altérité dans un monde de plus en plus standardisé. Mais beaucoup d’entre elles – ayant le malheur d’être « paradisiaques » – ont aussi été défigurées par le tourisme de masse. Il faut savoir composer avec son époque.  

Pour moi, l’île – si elle est suffisamment petite et peu fréquentée- permet le recentrage. Ce n’est pas un enfermement sur soi-même, mais plutôt une mise au point qui permet d’aérer, d’élargir sa vision. En réduisant les limites géographiques de son monde, on aiguise l’attention, on s’attache aux détails, on fore en profondeur.

3/ Tes voyages sont-ils souvent empreints d’errance ?

L’errance, par définition, c’est l’action de marcher et de voyager sans cesse, au hasard, sans but précis. Dans le cas des îles d’Aran, il y avait un désir d’immobilité contradictoire à l’errance. En revanche, je ne savais pas ce que j’allais chercher là-bas, je n’avais aucun but précis, aucune date de retour.  

J’aime à penser que l’errance est une composante du mouvement. En ville, cloué par la sédentarité, je « pratique » la flânerie ou la dérive, qui sont des formes d’errance urbaine. En ce qui concerne les voyages, s’il m’arrive de partir avec une destination en tête, la plupart du temps les départs sont impulsifs, tenant davantage de la fuite en avant que de l’expédition méticuleusement préparée. Cela tient sans doute à mon horreur de la logistique. Peut-être qu’aujourd’hui les voyages sont devenus des formes d’organisation de la liberté, avec des impératifs de satisfaction, des objectifs à combler, du temps à optimiser. L’errance permet de refuser cette injonction à la planification permanente. Elle offre le luxe de se perdre, géographiquement et mentalement, nous place dans un état de « vulnérabilité » si cher à Nicolas Bouvier, aiguise notre sensibilité et notre lucidité. L’errance ne comble pas mais elle entrouvre les portes de l’émerveillement.

Extraits

Le ciel est noir, la pluie tombe sur Inis Meáin. Le ferry dévide ses passagers. Les îliens descendent du bateau avec l’indifférence d’un citadin quittant la rame du métro. Le poêle les attend, ils fusent vers les chaumières. Mon père, lui, s’attarde au bastingage, embrasse l’île du regard, descend en dernier l’échelle de coupée, son sac balancé sur l’épaule. Il pose pied à terre, respire les embruns. L’Irlande est sa maîtresse géographique.

(…)

Ils sont deux hommes qui ont besoin de la mer mais la préfèrent vue du rivage qu’au milieu de ses flots. Contemplateurs, adorateurs de son ineffable mysticisme, oui. Marins, navigateurs au long cours, aventuriers des mers du globe, non. Leurs regards peuvent plonger à l’infini vers l’horizon des flots mais, une fois sur l’eau, lorsqu’il faut pêcher le long des côtes, ils ont besoin de la silhouette rassurante, verdoyante ou rocailleuse de la terre. Le marin fait de son bateau une île. L’îlien fait de l’île son bateau. Le phare comme mât de misaine, la pointe d’une falaise comme proue et, toujours, les vagues pour battre ses flancs.

Fragments d'Aran. Paul Delesalle. Collection Errances. Editions Partis Pour

Chaque matin quand nous passons la petite porte, la tête, cotonneuse et ensommeillée, vient frapper de plein fouet la pierre du linteau. Il est impossible d’y couper, l’esprit toujours oublie le danger, lui qui baigne dans la quiétude hivernale de l’île, trop occupé à reconstituer le film des rêves de la nuit passée, trop distrait par les premières visions de l’océan au loin. C’est un spectacle quotidien, un petit vaudeville monté à la va-vite que de voir chaque matin, à tour de rôle, le père ou le fils tituber sur le seuil d’entrée, une main plaquée sur le front, le regard étoilé, les mâchoires serrées, les yeux rougis d’une douleur éphémère, jurant et insultant selon son humeur le mur ou son zèbre de bâtisseur. C’est qu’il faut bien un coupable à ses étourderies matinales. Bientôt le front sera aussi marqué que celui d’un dévot embrassant le sol à longueur de journée.

Fragments d'Aran. Une errance insulaire. Paul Delesalle. Collection Errances. Editions Partis Pour

Il ne doit pas être désagréable de plonger ses orteils dans le sable ou de se passer de l’eau salée sur le visage entre un cours de grammaire et d’arithmétique. Mais n’est-ce pas torture que de rester assis derrière le bureau quand l’océan vous murmure des envies buissonnières à l’oreille ? Et comment fixer le tableau noir avec la profusion de lumières et de couleurs éclatant dans le ciel ? Car moi à qui enfant, il suffisait d’un bruissement de feuilles ou de quelques pigeons s’ébattant derrière le carreau de la salle de classe pour me distraire, comment aurais-je fait pour écouter la moitié d’une phrase de l’institutrice avec le feulement des vagues si proche et toute cette écume au dehors ?

Fragments d'Aran. Une errance insulaire. Paul Delesalle. Editions Partis Pour

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