Vers Sarajevo. Une errance ferroviaire de Joël Schuermans. Collection Errances. Editions Partis Pour

Vers Sarajevo. Une errance ferroviaire

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Sortir par un nouveau matin d’automne de sa roulotte, enfiler ses chaussures de vagabond, prendre son sac et démarrer une nouvelle quête de liberté…

Destination : Sarajevo et les Balkans.

Partir à la rencontre d’un peuple marqué par la guerre. Partir sur les traces de la grande Histoire du XXe siècle. S’interroger sur ce qui pousse les hommes à s’entretuer. Se demander comment vivre ensemble après ça. Découvrir une autre Europe, plus orientale, plus sauvage. Une Europe d’un autre temps… Et chérir la liberté…

Une nouvelle errance ferroviaire d’un observateur du monde où se mêlent rencontres, réflexions, rêveries et humour. 

Sortie prévue fin juin... Mais il est disponible en prévente avec dédicace de l'auteur et tote bag "Poésie Géographique" !

Trois questions à Joël Schuermans

1/ Joël pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

À partir d’un certain âge, il devient difficile de se présenter en quelques mots. Toute le monde accumule beaucoup d’expériences au fil des décennies et il n’est pas simple d’en extraire quelques fragments isolés. Disons que je suis une personne qui aime songer à pleins d’existences et qui consacre ensuite beaucoup d’énergie à vivre une partie de cette multitude de vies.

Soldat, alpiniste, parachutiste pro, berger, couturier, grimpeur d’arbres, bûcheron, médic pour missions et expéditions, pigiste sont des métiers que j’ai exercé et, pour certains, exercent encore. Des constantes toutefois : nomadisme, écriture, un peu de photographie et l’esprit d’aventure qui anime tous mes engagements.

Je suis impliqué dans mille trucs, j’adore collaborer avec d’autres et passer de l’idée à l’acte. Bref, comme cette présentation sommaire, ma vie est un grand foutoir volatile, mais orchestré avec sérieux.

2/Pourquoi voyager en train ? Qu’est-ce que ce type de voyage a de particulier ? Qu’est-ce qu’il apporte de différent ?

Le train, celui qui s’évoque à mon esprit quand je prononce ce mot, pas ces glacières en plastique ultrarapides, est une relique du passé. Me sentant profondément anachronique dans mes souhaits de vie, il me semble comme une évidence quand j’envisage un voyage motorisé au long cours.

Ensuite, je lui confère un statut de « résistant à la modernité ». Perception totalement caduque, puisque dès son invention, fin du 19e siècle, il était l’incarnation du progrès et il en fût le propagateur.

Cependant, je trouve aux voyages en train un air désuet et poétique, tout en étant un hymne au collectif, une manière reposante d’imposer un tracé à travers la géographie. Pourfendeur du territoire, il n’a que faire de nos états d’âme, le train avance par monts et par vaux devenant un monde en soi. Car, dans un train, la vie est multiple, changeante et parfois facétieuse ou ennuyeuse. Comme une métaphore de l’existence en elle-même finalement.

Puis, se dire qu’en permanence des trains roulent, entrent en gare, fendent les campagnes, jour et nuit, dans tous les endroits du globe, avons-le, ça grise n’importe quel voyageur.

3/ Quel est ton plus beau souvenir de voyage en train ?

Je pense que l’excitation et l’enthousiasme qui nous habitaient, ma famille et moi, lorsque nous avons quitté la gare de Johannesburg pour rejoindre le Cap en Afrique du Sud, ont fait de ce voyage un des plus beaux moments de ma vie de voyageur. Le train bleu qui durant deux jours traverse un des plus beaux pays du monde pour rejoindre l’extrême sud du continent africain emmène les passagers dans un voyage géographique, mais aussi temporel. Voiture-restaurant, voiture-lit, tout y est fait à l’ancienne. Avec de vrais draps en tissu, de vraies nappes, de la vraie vaisselle. Une multitude de personnes différentes, des rencontres, des paysages magnifiques, une lenteur reposante, tout participe à la confection d’un souvenir impérissable.

Mais fendre les neiges du Grand Nord scandinave en plein hiver, faire le tour de l’Etna, voir son train embarquer dans un ferry pour traverser un morceau de mer, percer les centaines de tunnels dans les montagnes monténégrines, passer sur le pont du Forth en Écosse… la liste de fabuleux souvenirs est longue.

Extraits

Allemagne, Autriche, Slovénie à traverser pour rejoindre Rijeka, en Croatie. L’automne se dépose sur la région. Encore discrètes, des taches colorées essaiment par endroit. Des variations de brun, de vert. Dans le fond de ces vallées ondulantes et verdoyantes, des sillons creusés par des rivières. Ces infatigables voyageuses serpentent toujours après des centaines de milliers d’années. Leçon de persévérance dont je devrais m’inspirer dans le quotidien quand, quelques fois, l’énergie me manque pour poursuivre sur ma voie. Je me souviendrai, en dépit de ma foutue mémoire sélective que, même si parfois le niveau descend, que le rythme change, que les obstacles nous détournent, que la vie achoppe, l’important est de toujours avancer. Sinon, le tarissement n’est jamais loin. Et celui de l’âme est à tout coup fatal.

Vers Sarajevo. Une errance ferroviaire de Joël Schuermans. Collection Errances. Editions Partis Pour - Gare de Split, Croatie

Les gares ferroviaires et routières de Split partagent un bâtiment commun. Je profite donc de l’attente pour aller prendre quelques photographies des trains. Sur un quai, je fais la connaissance d’Azra. Portant le deuil, cette vendeuse de dentelles – celles de Split sont renommées – est également ramasseuse de canettes vides à ses heures perdues. L’aluminium qu’elles contiennent étant recyclable à l’infini, elles sont ici, contrairement à beaucoup de pays en Europe, logiquement consignées. Azra reçoit vingt lipas, les centimes du kuna, la monnaie croate, par canette. D’un âge canonique, elle esquisse un sourire édenté gêné, mais surtout une profonde mélancolie dans le regard qui me touche. Bien plus que vouloir me vendre quelque chose, elle attend un peu d’attention, de partager un moment, un truc d’humain. Pauvre mais travailleuse, crasseuse mais digne, triste mais toujours là, cette vielle dame qui ne parle rien d’autre que le bosniaque (très proche du croate, qui est lui même fort ressemblant au serbe) a la prestance de ceux que la vie n’a pas épargnés, mais qui tiennent debout. Je ne baragouine que quelques mots de croate que j’ai vite fait d’user et s’ensuit alors une longue discussion en langage mixte : mots-signes. Je la questionne à propos de la guerre. Pendant qu’elle me mime les morts de son mari et de son fils, le premier mort sous les tirs d’un sniper à Mostar et le second dans l’explosion de leur maison, ses yeux s’embuent puis, inutilement j’imagine, les miens aussi. C’est la première fois que je parle de la guerre depuis mon arrivée. Un voyageur en costume foncé et attaché-case passe derrière nous, il murmure dans un anglais à fort accent slave : Ne perdez pas votre temps, c’est une vieille folle. Je regarde Azra et tout ce que je vois pourtant moi, c’est une épouse et une mère folle de chagrin. Je songe alors à cette phrase d’Oliver Stone : L’innocence est toujours la première victime de la guerre.

Vers Sarajevo. Une errance ferroviaire de Joël Schuermans. Collection Errances. Editions Partis Pour - Vukovar, Croatie

La modeste Autobusni kolodvor de Vukovar est quasi déserte. Il n’y a pas de taxi et aucun plan de la ville, le bureau de vente des tickets a fermé ses portes et me voici bientôt seul devant le triste bâtiment. Le chauffeur d’une vieille Golf banalisée se dirige vers moi et me lance un Taksi ?. L’homme a une carrure de footballeur américain et un visage de Russe. Sa puissante mâchoire carrée lui donne un air de brute et ses mains ressemblent à des poêles à frire. Devant mon doute, il se contente de répéter froidement sa proposition. Je ne sais pas où aller, mais peu importe, où que ce soit, je n’ai pas envie d’y aller avec lui. Il hausse les épaules et finit par retourner derrière son volant et attend. Il a compris que je finirai par embarquer. Après avoir négocié un tarif, il m’emmène chez un ami qu’il vient d’appeler et qui propose de me louer une chambre. La vieille Golf déboule au travers de Vukovar et une nervosité me gagne en découvrant la bourgade. Quand j’en entendis parler pour la première fois, en 1993, c’était en Somalie, un ami, soldat des forces spéciales, me raconta le champ de ruines fumantes, l’apocalypse urbaine, la mise à néant par la poudre, les morts, les blessés, les réfugiés et comment il avait failli y mourir. Les hasards de la vie font que je me retrouverai quelques jours après cette discussion à nettoyer son sang et de la pulpe des os de sa boîte crânienne sur le pare-brise d’un Unimog près de Bilis Qooquani, dans l’est de la Somalie. Puis L’air de la guerre, les descriptions de Hatzfeld m’ont tant touché, j’en suis imprégné et m’y voici. Ce qui m’envahit à ce moment est un mélange d’émotions qui mêle un sentiment d’aboutissement du voyage, de compassion fraternelle envers ces autres êtres humains, de souvenirs personnels de combats, car dès que vous entrez à Vukovar, tout est toujours là ou tout ressurgit. Vingt ans ont bon avoir passé, tout demeure. L’énergie troublante qui se dégage du lieu mêlé à la prédisposition mélancolique qui m’habite me bouleverse. Vukovar est une cité martyre, le point de non-retour de cette guerre, le côté pile d’homo sapiens. Vingt ans de chantier et probablement vingt autres seront encore nécessaires pour que la cité soit entièrement réparée.

Vers Sarajevo. Une errance ferroviaire de Joël Schuermans. Collection Errances. Editions Partis Pour - Dans les rues de Sarajevo, Bosnie-et-Herzégovine

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