Vous avez sûrement déjà remarqué que j’ai une grande fascination pour les nomades, vagabonds, hobos et autres « clochards célestes ». Au travers de mes lectures, j’essaye de découvrir leur monde, leur culture, leur manière de voir la vie. J’essaye aussi de comprendre et de m’en faire une image moins idéalisée. Je rêve d’aller à la rencontre des peuples pour lesquels le mouvement est inscrit dans leurs gênes. Je rêve de rencontrer et de discuter avec des personnes qui ont fait le choix de n’avoir que la route pour seul bien. En attendant, je lis et vous emmène avec moi à la découverte cette fois de William H. Davies, un hobo au temps de la Grande Dépression.

Qui est William H. Davies ?

Carnets d'un hobo, DaviesAvant de devenir un poète reconnu, William H. Davies a vécu une vie de vagabond sur les routes des Etats-Unis et d’Angleterre. Né en 1871 à Newport au Pays de Galles, il passa son enfance chez ses grands-parents. Adolescent, il s’essaye à quelques métiers en tant qu’apprenti mais il rêve déjà de devenir écrivain. Ne supportant pas de travailler, il décide de quitter son village natal pour tenter sa chance aux Etats-Unis. Il fera alors la rencontre de hobos établis et vivra de travaux saisonniers entre 1893 et 1899. Alors qu’il essaye de grimper dans un train au Canada, il tombe et perd son pied. Après quelques mois de revalidation, il décide de retourner définitivement en Angleterre et se fixe à Londres. Vivant de peu, sa grand-mère lui avait toutefois laissé un petit héritage, il habite dans des asiles pour sans-abris. Il se lance dans l’écriture de poèmes, cherche désespérément des éditeurs et les moyens pour imprimer ses livres et part de longs mois sur les routes des campagnes anglaises en tant que colporteur pour gagner cet argent dont il a tant besoin pour réaliser ses ambitions littéraires. En 1905, il publie son premier recueil de poésie. Et en 1908, il publie ses mémoires, The Autobiography of a Super-Tramp, traduit en français sous le titre Carnets d’un hobo. Encore inconnu du grand public et même du monde littéraire à l’époque, William H. Davies décide d’envoyer son premier manuscrit de poésie à George Bernard Shaw qui y décèle l’œuvre d’un poète totalement unique, au style « innocent » et naïf, plein d’une énergie nouvelle. Intrigué par la découverte, le grand auteur décide de lui acheter quelques exemplaires et lui suggère de les envoyer aux critiques et amateurs de poésie. Quelques semaines plus tard, les premières critiques et interviews apparaissent. Davies envoie alors à Shaw le manuscrit de son autobiographie que ce dernier qualifie de « récit tranquille, au contenu peu sensationnel et au style simple, de l’existence banale d’un vagabond. Il possède une qualité vraiment curieuse : si l’auteur n’était pas un poète connu d’une sensibilité et d’une délicatesse remarquables, j’aurais pu attribuer le calme extraordinaire de son récit à une monstrueuse indifférence. » Lors de sa publication, le récit de Davies, préfacé par Shaw, connaît un énorme succès soufflant un vent de fraîcheur dans la littérature anglaise de l’époque.

« Il faut noter que M. Davies ne propage pas les illusions de l’amateur des vagabonds petits-bourgeois. Jamais on ne le soupçonne d’avoir lu Lavengro ni emprunté ses idées de nomadisme à Theodore Watts Dunton. Il ne vous dit pas que les vagabonds ont de l’honneur : il vous explique, au contraire, que c’est seulement quand il est trop pauvre pour être volé et assassiné qu’un vagabond est sûr de n’être ni volé ni assassiné par son compagnon de voyage. Le vagabond est maniaque et doué, audacieux et courageux : mais il est inaccessible au divin ; il n’a pas de but ; il connaît le souci éternel de faire ce qu’il veut de lui-même et le découragement sans fin d’être considéré comme inutile par les Forces de la Vie qui trouvent des tâches intéressantes aux autres hommes. »

Carnets d’un hobo, une autobiographie comme un roman

Dans Carnets d’un hobo, Davies nous raconte les épisodes marquants de sa vie, de son enfance jusqu’à ce qu’il connaisse le succès et puisse enfin louer une maison pour lui et sa famille. Il nous parle de ses rencontres sur la route, de son quotidien de hobo, des astuces pour survivre dans ce milieu. Il raconte les nuits en prison en hiver pour se protéger du froid, ses allers-retours sur l’Atlantique en tant que vacher, son accident au Canada alors qu’il se rendait au Yukon pour trouver de l’or, son retour en Angleterre, Londres et les asiles de nuit, les mois de colportage dans la campagne anglaise, son ambition poétique et ses tentatives de publication, l’absurdité des sociétés de philanthropie qui vérifient si vous avez vraiment besoin d’aide et qui souvent refusent de donner de l’aide nécessaire… Il nous raconte tout sans emphase, avec modestie et le plus fidèlement possible à la réalité. Sa vie, totalement romanesque, est pourtant livrée comme quelque chose de banal. Une histoire parmi d’autres. Son quotidien. Une vie difficile, dans la pauvreté malgré la petite rente héritée de sa grand-mère. Comme avec Harry Martinson, on plonge pleinement dans la réalité des hobos américains et clochards anglais puisque. La difficulté à garder un emploi fixe, le fléau de l’alcool, l’appel de la route, … Aucune ivresse, aucune folie… Une réalité, un choix de vie. Et puis, une volonté de vivre de sa plume, une inconscience peut-être aussi liée à la méconnaissance du milieu, une persévérance à toute épreuve, une discipline qui le caractérise et le différencie des autres clochards. Davies est un clochard particulier. Il n’aime pas mendier et est même très mauvais lorsqu’il doit se plier à l’exercice. Il essaie aussi, la plupart du temps, avec quelques échecs quand même, de garder son argent et de ne pas tout dépenser à boire.

L’intérêt de ce récit est de découvrir la vie des hobos aux Etats-Unis : le travail saisonnier, les campements à proximité des gares de triage, les risques liés au mode de déplacement, les rivalités et les avertissements. Ou encore les différents moyens de gagner sa vie en tant vagabond : colporteur, chanteur de rue, mendiant, rémouleur,… Il nous en apprend aussi beaucoup sur la mentalité qui règne aux Etats-Unis du temps de la Grande Dépression : le racisme, les préjugés, la corruption locale, le détournement de l’argent public… Voici un exemple des propos tenus par l’auteur suite à une agression en Louisiane qui m’ont choquée et qui rappellent la situation tendue entre les noirs et les blancs aux Etats-Unis :

« De telles attaques sont rarement le fait d’hommes blancs qui ont plus de courage et de sang-froid et qui exigent l’argent dès le début, sans avoir recours à la violence, sauf si leur victime en prend le risque. Mais cette race sans trop d’intelligence assassine quelqu’un à moitié sans même être sûre que sa peine sera couronnée de succès. Les Blancs fouilleront un homme debout, et s’il ne possède rien, il pourra passer son chemin sain et sauf seulement poursuivi peut-être par quelques injures dues à la déception des assaillants. Mais, les Nègres, eux, préfèrent tuer d’abord, et fouiller le cadavre ensuite. Ce sont certainement des voleurs-nés. »

L’écriture de Davies est simple, directe et descriptive. Sans fioritures et pourtant captivante. J’ai aimé cette plongée dans ce monde d’hommes, assez brutal et où règne la loi du plus fort. La violence, la trahison et la solidarité, le froid, la faim, l’injustice, l’alcool, le vol… Peu de belles et nobles valeurs morales. Une existence rude qui ne laisse pas (ou peu) de place aux bons sentiments ou à la création. Une solitude extrême même si, parfois, on voyage à deux. Quelle vie !

« Je raconte maintenant mes expérience honnêtement et fidèlement, et toutes mes pensées sinon toutes mes paroles. En tant qu’homme dont l’ambition principale est de donner à tout le monde une idée précise de ce que je suis, j’en suis arrivé à la conclusion que mon œuvre a été encensée au-delà de ce qu’elle méritait parce que j’ai rencontré personnellement ceux qui ont écrit certaines de ces articles et que je les ai impressionnés par mes façons simples et honnêtes. Oui, je décris ces expériences avec une parfaite connaissance de la nature humaine, et j’ai conscience que beaucoup de gens remarqueront : « N’écoutez pas cet homme, car il n’a jamais un mot gentil pour quiconque. » Mais pour ce qui est de ce que je sais et de ce que j’ai vécu, j’ai dit la vérité, et je n’y suis pour rien si cela paraît faux ou sensationnel. J’ai certainement mené une existence inutile, vagabonde et paresseuse, avec, dans ma jeunesse, un profond dégoût pour tout travail suivi, puis plus tard une infirmité qui m’en a empêché. Personne n’a eu le désir de me mettre sur la route de la renommée, mais dès que j’ai fait de moi-même un ou deux pas audacieux dans cette direction, on m’a aidé et vite permis de franchir toutes les étapes, et l’on m’a emmené encore plus loin que je ne l’espérais. »

Carnets d’un hobo. D’Amérique en Angleterre au temps de la Grande Dépression, William H. Davies, Payot, coll. Voyageurs, 1993. Traduit de l’anglais par Bernard Blanc

Quelques propositions pour prolonger l’aventure des hobosSur les pas d'un hobo

La route, LondonLa Route. Les Vagabonds du rail, Jack London

Encore Jack London ! Oui, cet écrivain est mon héros. Je ne peux donc qu’avoir envie de vous conseiller de lire ses récits.

A la même époque que William H. Davies, en 1893-94, Jack London décide de tout quitter pour « brûler le dur » et parcourt lui aussi les Etats-Unis sur les trains de marchandises. Peut-être les deux hommes se sont-ils croisés ? Jack London est un formidable conteur et puise dans ses expériences fortes des récits intenses et avides qui donnent soif d’aventures. La Route se compose de neuf courts récits plus ou moins journalistiques, non chronologiques, dégageant une force incroyable et pleins d’humour pour décrire les situations les plus dangereuses et les plus éprouvantes. Chaque chapitre de ce récit nous invite à découvrir un aspect particulier de la vie de hobo – chercher un toit, un repas, la prison, les rencontres, les dangers du rail – et le pourquoi de son départ. Contrairement au texte de Davies qui se lit comme un roman, ce récit se lit plus comme une chronique dans un journal que l’on suit chaque semaine. La route est un hymne à la liberté, à la soif de vivre, à l’aventure. Une explication de cette énergie, de cette flamme, qui animait London.

La Route. Les Vagabonds du rail, Jack London, Phébus, coll. Libretto, 2001. Traduit de l’anglais par Louis Postif

Les clochards célestes, KerouacLes clochards célestes, Jack Kerouac

Un autre grand Jack, Jack Kerouac, icône malgré lui de la Beat Generation avec son roman Sur la route. C’est par contre avec Les clochards célestes que Kerouac nous embarque dans un voyage en train à marchandises sans un sou poche ou en auto-stop, un voyage initiatique à la rencontre de soi au travers du bouddhisme, de la nature et de l’amitié. Un roman dont les plus belles pages sont consacrées à leurs randonnées entre amis ou seul dans les montagnes de Californie jusqu’au grand final dans le refuge de Desolation Peak. Une quête intérieure et même presque mystique qui pénètre aussi le lecteur. Les prémices d’un monde hippie, d’une liberté sexuelle. Une opposition au mode de vie bourgeois, à l’uniformisation, à la conformité.

« C’est en effet ce que la gent de Faculté pense généralement des hommes quelque peu authentiques qui font parfois irruption dans les amphithéâtres (les université n’étant pas autre chose que des écoles de dressage pour les représentants de la classe moyenne, dépourvus de personnalité, comme ceux qui peuplent les rangées de bungalows cossus, alignés, aux abords de la cité universitaire, avec pelouse, télévision et living-room où tout le monde regarde en même temps le même spectacle et pense la même chose, tandis que les Japhy du monde entier rôdent dans le désert pour entendre les voix qui cirent dans le désert, connaître l’extase étoilé de la nuit, découvrir le mystérieux secret originel de notre civilisation sans visage, sans beauté et sans scrupules). »

« J’ai lu Whitman, et savez-vous ce qu’il dit ? Debout les esclaves, faites trembler les despotes étrangers. Il croit que telle doit être l’attitude du Barde, du Borde Fou inspiré par le Zen, sur les vieilles pistes du désert. Il croit qu’il faut imaginer le monde comme le rendez-vous des errant qui s’avancent sac au dos, des clochards célestes qui refusent d’admettre qu’il faut consommer toute la production et par conséquent travailler pour avoir le privilège de consommer, et d’acheter toute cette ferraille dont ils n’ont que faire ; réfrigérateurs, récepteurs de télévision, automobiles (tout au moins ces nouvelles voitures fantaisistes) et toutes sortes d’ordures inutiles, les huiles pour faire pousser les cheveux, les désodorisants et autres saletés qui, dans tous les cas, atterriront dans la poubelle huit jours plus tard, tout ce qui constitue le cycle infernal : travailler, produire, consommer, travailler, produire, consommer. »

« Je n’avais pas le choix ; si je ne pouvais dormir à la belle étoile, brûler le dur et vivre à ma guise, il me faudrait rester sagement assis devant un poste de télévision, dans un asile de fous, en compagnie de centaines d’autres malades, sous une « surveillance » adéquate. »

Un livre qui se lit d’une traite avec ferveur. Il a fait écho en moi et m’a fait énormément de bien. Rien que de relire les extraits que j’avais notés, j’ai envie de m’y replonger. Ce texte, au style peut-être plus classique mais énergique, me semble plus accessible que Sur la route dont j’ai lu le rouleau original et qui, bien que passionnant, m’a demandé beaucoup plus d’investissement. Pour une critique plus approfondie de ce roman, je vous renvoie à celle de Loïc Blavier sur TortillaLivres.

Les Clochards célestes, Jack Kerouac, Folio. Traduit de l’anglais par Marc Saporta

Le grand partout, VollmannLe grand partout, William T. Vollmann

Publié en 2011, ce récit relate l’expérience de l’écrivain-journaliste, William T. Vollmann, accompagné de son ami Steve Jones, sur les traces de ces écrivains-vagabonds (London, Kerouac, Thoreau, Twain, …) empruntant illégalement les trains de marchandises pour sentir et vivre son Amérique. L’auteur ne se considère pas comme un hobo puisqu’il décide de lui-même de vivre cette aventure sur une certaine durée. Il part plutôt à la rencontre des resquilleurs modernes, de son pays, des valeurs américaines. Un récit plein d’humour, politiquement incorrect, profond avec légèreté, accompagné d’une série de photographies noir et blanc prises par l’auteur. Vollmann nous offre, à nous lecteurs, l’ivresse du mouvement, la liberté, les grands espaces, les rencontres improbables et incongrues, une réflexion sur notre monde, notre société, la politique américaine. L’auteur nous parle comme à un ami. On se sent proche de lui. On vit l’aventure avec lui. La structure du récit est dynamique car divisée en chapitres plus ou moins courts, eux-mêmes divisés en textes assez courts. Une vitesse de lecture, comme le tac-tac des rails du train. J’ai été complètement happée par ce livre. Emportée par Vollmann dans son voyage et ses pensées. L’auteur ne se contente pas de nous livrer une expérience, il nous donne l’impression qu’il est en train de la vivre pendant qu’il nous la raconte. Et il nous pose la question que tout épris de liberté se pose aujourd’hui : peut-on encore être totalement libre dans cette société du contrôle et du traçage ? Peut-on encore vivre, comme ces vagabonds du début du XXe siècle, hors de la société matérialiste ? Peut-on encore être hobo aujourd’hui ? A l’évidence, oui, il en existe encore. Moins qu’avant. Leur liberté totale leur apporte-t-elle la joie et le bonheur ? On en doute. La solitude, l’alcool, le rejet, la pauvreté, le risque, la mort… Une vie extrême, absolue. Pathétique parfois. Triste et grise. Et pourtant des moments suspendus devant la beauté des paysages. Quelques avis supplémentaires sur Babelio.

Le travail photographique de Mike Brodie

Mike Brodie

© Mike Brodie

Mike Brodie, un jeune américain, décide à 18 ans de traverser les Etats-Unis par les trains de marchandises. En un après son départ, il se munit d’un appareil photographique et prend des clichés de sa vie de vagabond du rail et des autres hobos rencontrés sur son chemin. Ses photos sont sublimes et touchantes. Elles nous plongent au cœur de la vie de ces jeunes et moins jeunes qui ont fait le choix d’une vie alternative, qui ont choisi la liberté et qui, chaque jour, pour se déplacer, mettent leur vie en danger en se plaçant à quelques centimètres des roues. De ces hommes et de ces femmes qui vivent avec les éléments, qui « brûlent le dur », parfois même avec des enfants. Les visages, les mains, les vêtements sont noircis par la poussière et le charbon. Les regards sont pénétrants. On sent le vent, l’ivresse, la vitesse. On sent la rudesse, le danger et la fatigue. Vous pouvez découvrir son travail sur son site : http://mikebrodie.net/. Il a photographié ce monde qu’il découvrait et vivait pendant quatre ans. Bien qu’ayant été récompensé pour son travail, il a arrêté la photographie et travaille désormais en tant que mécanicien. Donc oui, les trimardeurs modernes sont toujours là…

Il est possible de se procurer son livre A Period of Juvenil Prosperity.

J’espère vous avoir suscité l’envie de découvrir un peu plus ce monde au travers de ces quatre lectures passionnantes. De véritables coups de cœur. Des récits de voyage, des invitations à l’aventure, un appel à la liberté. Mais aussi le revers de cette liberté absolue, le danger, la violence, la solitude. Loin, encore une fois, de l’image fantasmée du hobo libre et heureux. D’ailleurs, peut-on être entièrement libre et totalement heureux ?

Un chouette article qui complète cette présentation sur Lu et approuvé.

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