Tabakoroni, un conte d’aujourd’hui

par | 23 Déc 2019 | Mali

En 2018 et 2019, j’ai été recruté pour assurer le soutien médical d’une mission d’exploration minière. L’état malien et la société australienne qui se partageront respectivement les 20 et 80 % de tout ce que la terre pourrait contenir comme or ont décidé de mettre le paquet pour qu’aucun filon ne leur échappe.

Résultat : ce bout de terre situé aux confins du sud Mali, à un jet de pierre des frontières ivoirienne et burkinabé, se voit labouré jusqu’à la moelle grâce à l’armée de pelleteuses et camions terrophages.

Je garde de cette mission à laquelle j’ai renoncé un souvenir cauchemardesque.

J’ai assisté là à l’incarnation de l’anthropocène irraisonnée, à un exemple de fuite en avant à la recherche de richesses, peu importe les conséquences, et ce, tant qu’on dispose encore de suffisamment de pétrole bon marché pour abreuver l’appétit vorace des monstres d’acier. Les hommes et les machines s’épuisent 24h/24h, chaque jour de l’année, pour extraire de l’or qui enrichira surtout ceux qui ne creusent pas, ceux qui ne sont pas de là.

Et là, comme ailleurs, pendant qu’on la crève, la Terre se meurt, les rivières se vident, les arbres tombent et après le passage des anéantisseurs, il restera un désert plombé de cyanure et de métaux lourds et des populations qui comprennent déjà, qu’à nouveau, elles n’auront que les inconvénients de la confiscation et destruction de la terre de leurs ancêtres.

Bienvenue à Tabakoroni, là où on détruit pour l’or tant qu’on le peut encore.

Au début, il n’y avait pas d’Hommes ici

Juste la forêt et ses habitants

 

Puis les Samoghos sont venus

Peu nombreux

Ils ont alors tué quelques gros gibiers pour se nourrir

Il fallut quelques arbres pour faire du charbon et cuire ces lions

 

Puis l’Homme s’est reproduit

Et d’autres les ont rejoints

Alors, il a fallu tuer d’autres bêtes

Et, pour les griller, abattre d’autres arbres

 

Le gibier a commencé à manquer

Alors, ils ont abattu des forêts, petites

Il fallait faire pousser de quoi manger

Car, les villages se sont multipliés

 

Et tous les grands animaux restants ont disparu

Chassés, rôtis et mangés ou expropriés

Alors, on a fait venir des vaches et des chèvres

Il a fallu déboiser plus, pour qu’elles paissent

 

C’est là que d’autres hommes sont arrivés

Des Français, puis des Américains, à ce qu’il parait

 

Le temps d’avant, c’était fini

Eux, ont déboisé pour creuser

Des grandes forêts, cette fois

C’était de l’or qu’ils cherchaient

Et eux, ils ont beaucoup creusé

 

Il n’y avait pas assez de gens pour creuser, on en a fait venir d’ailleurs pour creuser plus

Ceux qui se sont enrôlés venaient de loin dans le pays et même d’autres pays

Ils ont bien obéi en travaillant dur

Avec de grosses machines

De très grosses machines

 

Les gens étaient contents, car ils ont eu de l’argent, un peu

Grâce à ces salaires, les banques ont fait affaire avec eux

Ils ont pu signer des papiers pour des crédits

Et payer de longues années une petite maison sur la terre des Samoghos

 

Eux, ils regardaient ce qu’on faisait de la terre de leurs ancêtres

Et ces gens d’ailleurs construire des maisons, des ponts et d’étranges installations

Et ces gens ont creusé plus et plus loin

Et encore

 

On a alors eu besoin de grands bassins remplis d’eau

Pour diluer du cyanure et du souffre aussi

Des poisons nécessaires pour un rendement digne de ce nom

Ensuite, on a creusé à nouveau

 

Et pompé l’eau des rivières

Et fait des digues tout autour

Et mis cyanure et souffre dedans

En attendant

 

Des milliers d’hommes creusent, aidés par les machines gigantesques

Alors, certains descendants Samoghos ont arrêtés leurs activités

Pour commencer à creuser, comme tous les autres

Tant d’or quitte le pays par avion qu’eux aussi en aimeraient, un peu

 

Le long des hautes clôtures gardées

Du mauvais côté, ils se sont installés

Outillés de simples bâtons et baquets plastiques

Femmes et enfants, sous le soleil brûlant

 

Plus de temps pour le palabre et la théière

Dans la poussière, tous les jours durant

Le mirador a remplacé l’arbre de toute manière

Car, il faut creuser, ou notre tombe, ou pour trouver l’or

 

Pour quelques poussières de rêves

Des villages entiers de mineurs amateurs,

Autour des périmètres confisqués

Pour une hypothétique part du rêve doré

 

Et maintenant, Noirs et Blancs,

D’ici et d’ailleurs, creusent

 

Jour et nuit

Tous les jours

Tout le temps

Tous les ans

 

Longtemps

10 ans

Très longtemps

20 ans maintenant

 

Les animaux sont tous partis

La forêt, aussi

L’eau, aussi

 

Puis creuser

Creuser encore

Pour de l’or

 

Là aussi, les hommes ont mangé la Terre

Et là-bas, c’est comme plein d’ailleurs

Et demain ?

 

On ira plus loin

Jusqu’à la fin

 

Jusqu’à ce qu’il ne reste rien

Plus rien

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