Cette année, je me suis rendue pour la première fois au Rendez-vous Carnet de voyage à Clermont-Ferrand. Le carnet de voyage et les carnettistes m’ont toujours fascinée. Il se dégage souvent des carnets un certain romantisme, une poésie, un temps intemporel, un regard qui perce la beauté du monde. Arriver à dessiner ou peindre des scènes, des endroits, des objets. Arriver à rendre l’essence, l’ambiance, le caché. Des talents que je ne possède pas et que je rêverais d’avoir. Je n’ai toutefois pas la patience d’apprendre ni même la patience de me poser quelque part pour dessiner. J’ai besoin de mouvement pour appréhender le monde, j’ai besoin de sentir et de toucher, j’ai besoin d’être à regarder. Alors, je me console en admirant le travail des autres, en découvrant les artistes présents à ce magnifique rendez-vous, en les regardant travailler, en essayant d’apprendre de leurs gestes et de leurs carnets, … Je me console aussi en voyant que l’on peut faire des carnets de voyage autrement. En utilisant ce qui nous parle, ce qui nous convient, ce qui nous attire, ce qui est nous. Pour moi, ce sont les mots, les photos, les collages. Pour Florence, ce sont le dessin, l’aquarelle et les mots. Carnets de voyage de Florence

Florence, une artiste poétique

Florence dessinantJ’ai rencontré Florence pendant nos études de littérature à l’Université libre de Bruxelles. Elle m’a toujours semblé hors du temps, sortie d’une poésie de Keats, romantique. Il se dégage d’elle tout un univers qui lui est propre. Un amour des mots, de l’art, de la musique, de la nature. Une intelligence extraordinaire et une sensibilité à fleur de peau.

Florence aime le voyage. Elle aime la rencontre. Elle capte la beauté du monde et des gens. Et elle nous offre au retour ses dessins, ses aquarelles et ses mots dans des carnets que, souvent, elle réalise elle-même. Ses aquarelles sont magnifiques et tout en finesse. Elles sont à son image : poétiques, romantiques, douces et vivantes.

Florence organise également avec deux comparses des sorties à Bruxelles ou ailleurs pour croquer des lieux de vie, des événements, des gens. Pour garder l’œil affûté. Ils tiennent un blog participatif, Crok’errances, sur lequel vous pouvez voir leurs croquis et ceux des autres croqueurs errants et trouver les dates de leurs prochaines sorties et événements.

Ses carnets de voyage

Suite à ce week-end au Rendez-Vous Carnet de voyage, j’ai décidé de vous présenter aujourd’hui le travail de Florence au travers de cette interview à laquelle elle a eu la gentillesse de répondre.

Bonjour Florence, je te remercie de te plier à ce jeu de l’interview qui ouvre une nouvelle rubrique sur le blog consacrée à la présentation d’artistes-voyageurs ou de voyageurs-artistes.

Qui est Florence ?

J’ai une grande soif de l’autre et un grand nœud de peurs… C’est une sorte de sac à dos à deux poches 😉

Sur ce blog, je parle de voyage et je voulais savoir ce que représente le voyage pour toi.

CataniaJe ne suis pas une nomade comme toi mais j’ai besoin de voyager souvent…avec ce sac à deux poches justement…Bouger, voir ailleurs, varier les éclairages, entendre d’autres langues me nourrit, m’inspire beaucoup de joie et m’aide à trouver ma place. Voyager, c’est être dans une énergie de rivière, courir à la rencontre du monde et en même temps de sa propre nature. Je me sens en phase avec la vie dans cette façon d’être qui accepte que les choses sont en mouvement, qu’il n’y a pas de vérité unique mais une richesse à rencontrer dans la singularité d’une culture ou d’une personne.

Je fais aussi des carnets chez moi à Bruxelles, notamment avec Crok’errances, pour garder un petit peu de cet état d’esprit du voyage. Ce n’est pas facile parce qu’on n’a pas la même disponibilité d’esprit mais chez soi aussi on peut être surpris et touché dès qu’on sort de ses rails et qu’on se laisse pénétrer par le foisonnement du monde. Le dessin m’aide à faire ce pas de côté.

Quelle est ta définition du carnet de voyage ?

Il porte la mémoire émotive et sensorielle d’une itinérance (ou d’un déplacement de focale : on peut faire un carnet de voyage en bas de chez soi et même dans sa propre cuisine). C’est la trace d’un regard, d’une présence à l’instant, d’un ressenti … On y met ce qui nous touche – des couleurs, une qualité de lumière, ses compagnons de route, des gens inconnus ou croisés, les gestes propres à une région du monde, une plante au bord du chemin, la cafetière sur le feu… En général on pense à des images, mais c’est aussi un blog, des textes, des poèmes, des sons, des goûts…comme tu le dis, à chaque carnettiste son expression, ça peut être très libre et très mélangé. Il y a par contre une idée d’ensemble : peu importe la forme et l’aspect éventuellement décousu, un carnet matérialise un chemin parcouru et une coulée de temps. Pour moi, les maladresses, les ratés, les accidents et même les pages blanches participent à sa valeur. Je trouve si triste de coller ou d’arracher des pages dont on est moins satisfait techniquement. Un carnet de voyage est beau aussi de ses imperfections !

Quand as-tu commencé à faire des carnets ?

Pendant mon enfance. Je viens d’une famille où on aime peindre et l’aquarelle m’a vite attirée. Concernant les carnets, il y a eu un déclic dans une période où j’étais très triste et repliée sur moi-même, j’ai commencé à dessiner un peu tous les jours ce qui m’entourait, les gens que je croisais, en cours, dans le métro… ça m’a menée à beaucoup plus de douceur, envers les autres et puis envers moi-même ! Cette sensation de me rapprocher tendrement du monde a beaucoup joué dans la naissance de cette passion pour les carnets. Vers la même époque, mon prof de dessin a commencé à organiser des stages « sur le motif » et je n’ai plus jamais décroché.

Prépares-tu tes carnets avant de partir ? Choisis-tu un thème dès le départ ?

BretagneJe les choisis avec soin, ou les fabrique avant le départ ou pendant le trajet. J’aime qu’ils soient évolutifs, comme les « accordéons », ou que les couvertures accueillent des petits trésors ramassés sur la route. Il m’arrive aussi de préparer des fonds, dont la forme et la couleur influenceront le choix des scènes et des cadrages. Je réfléchis aussi de plus en plus à travailler sur des formats exposables ou éditables.

Jusqu’à présent le voyage inspirait le carnet, je ne peux pas encore dire qu’un thème de carnet particulier a motivé un voyage même s’il est arrivé qu’un thème s’impose dans le carnet à mon insu. Mais je commence à y penser et j’ai plein d’idées.

Que t’apporte le carnet lorsque tu voyages ? Et ton voyage est-il influencé par le fait justement de tenir un carnet ?

Je suis très timide, je dessine beaucoup pour me rapprocher des gens ! Le dessin a quelque chose de très universel et attirant, et c’est un regard qu’on peut partager immédiatement avec les gens qu’on rencontre, à la différence de l’écriture ou des photos. Et ça c’est un plaisir immense parce que je ne suis pas quelqu’un qui a le contact facile…Le carnet est une manière d’échanger malgré les barrières de la pudeur ou de la langue. Les gens le feuillettent, ils voient ce qui m’a marquée dans leur région, dans leur culture et il n’est pas rare qu’ils bavardent, partagent, ouvrent leur table ou leur maison. Même quand je ne suis pas en voyage, il m’arrive de dessiner dans ce but de créer un lien. Et de façon générale, dessiner m’apaise donc le carnet remplit aussi ce rôle lorsque je suis mal à l’aise ou angoissée.Corée

Et sinon, je vois beaucoup les détails et j’ai bien sûr tendance à voyager un peu plus lentement, parfois aussi à vouloir revenir plusieurs jours vers la même heure sur un site. Mon compagnon est très patient mais quand je voyage seule je vais encore plus au rythme du carnet et c’est quelque chose que je recherche de plus en plus.

Comment travailles-tu en voyage ? Retravailles-tu tes carnets au retour ?

Je m’arrête devant quelque chose qui accroche mon regard, je m’assieds (souvent sur un chardon) et je me lance. En groupe, je profite surtout des pauses naturelles du voyage et je trouve toujours un sujet qui me parle. J’essaie aussi d’avoir un équilibre entre les pages, je laisse des pages vierges si mon nouveau sujet s’accorde mal avec le précédent.

JaponJe peux être très rapide, saisir des personnages en quelques minutes, ou rester 2 ou 3 heures sur la même aquarelle si le sujet et le moment s’y prêtent. L’atmosphère d’un voyage influence fort mon choix de techniques (j’aime surtout l’encre, l’aquarelle et les feutres) et de couleurs. Ce qui me fait parfois acheter du matériel sur place : en Corée et au Japon, des feutres et des pinceaux de calligraphe, de l’encre de Chine ; en Ombrie, une encre artisanale qui rappelait les teintes des maisons…en camping, je fais des fonds avec le café du matin…

Ce n’est pas toujours possible de finir les dessins sur place. Parfois je mets des notes pour les couleurs que je placerai dans un second temps, ou je prends une photo pour fixer des détails que je n’ai pas le temps de finir. Mais pour l’instant je préfère travailler autant que possible sur le vif et j’ai du mal à reprendre un dessin une fois rentrée. Pour les textes en revanche, si certains sont terminés sur place, j’en retravaille beaucoup au retour d’après mes notes.

Comment envisages-tu le dessin et le texte dans tes carnets ?

Longtemps, c’étaient deux choses séparées dans des carnets séparés, j’ai eu beaucoup de mal à me lancer pour mêler les deux. En général, je commence par dessiner mais ce n’est pas systématique, il m’arrive aussi d’avoir un texte achevé en temps réel dans le carnet et de chercher à réaliser un dessin qui s’accorde à lui et le renforce, sans être une illustration littérale. Il y a une sorte de dynamique assez difficile à expliquer, tantôt c’est dans un sens, tantôt dans l’autre. Le texte est une autre forme d’expression qui complète le dessin, peut donner des informations plus documentées, préciser ce qui se trouve hors champ ou que le dessin ne peut pas dire (accentuer des sensations non visuelles par exemple) et aussi aider à relier les dessins entre eux, graphiquement ou par le sens, ou encore à marquer un rythme. Il y a aussi des endroits inspirants où il est impossible de dessiner, comme les bains publics qui m’avaient beaucoup marquée en Corée, alors qu’on peut toujours écrire ! Je pense aussi que l’écriture peut amener quelque chose de beaucoup plus intime ou poétique. Bref, beaucoup d’axes à expérimenter !

Quelles sont tes sources d’inspiration ? Des carnettistes ? Des peintres ? Des poètes ?

Corée BuksonJe suis inspirée par le vivant, par tout ce qui vibre, qu’il s’agisse d’une ombre sur un vieux mur, de l’animation d’un marché, d’un arbre ou d’un visage expressif. J’aime beaucoup aussi capturer les gens dans leurs activités quotidiennes, je suis fascinée par leur beauté, par tout ce qu’ils peuvent dégager comme histoires, comme richesses, comme fêlures… j’en suis très très loin, mais j’espère arriver un jour à pouvoir exprimer ça par le dessin.

Il y a plein d’artistes qui m’inspirent… Les encres de Victor Hugo, les aquarelles de Turner, Mathurin Méheut qui croquait la Bretagne et ses vieux métiers au début du XXème siècle, le peintre et calligraphe chinois He Yifu qui a fait de superbes carnets en France dans les années 90… Des carnettistes contemporains : Joël Alessandra, Giancarlo Iliprandi, Nicolas Jolivot, Elodie Lacaze, Titouan Lamazou, Sarah Letouzey, Didier Locicero, Hugues Renier qui m’a beaucoup transmis, Luis Simões, les Carnettistes tribulants qui fonctionnent en collectif et font des carnets-reportages…et mes compagnons crok’errants …

Il y a aussi les bandes dessinées peuplées d’errances et de personnages qui se cherchent d’Edmond Baudoin, des trésors d’humanité et de poésie ! Il parle de lui-même et il parle de tout le monde, je vais employer des mots à lui : « chercher au centre de soi, en faisant un portrait, la part de l’autre »… Et puis une musicienne bruxelloise, Cloé du Trèfle, dont les deux derniers albums (Hasards de trajectoires qui se déroule dans le métro bruxellois, D’une nuit à l’autre sur l’exil) sont de vrais carnets de voyage sonores autour de l’errance d’un personnage dans la ville. Elle a aussi cette tendresse et cette précision du regard qui va chercher dans les pans invisibles du quotidien un voyage propre à nous défaire !

Quel est ton carnet qui te semble le plus abouti ou qui a le plus d’importance sentimentale pour toi ?

Le bouton de buis parce qu’il s’est passé quelque chose, au début à mon insu mais que j’ai pu essayer de canaliser. Ce n’est pas un carnet sur les paysages de la Lozère, il cherche à dire quelque chose d’invisible et de plus universel sur la fragilité des choses. Sinon, les plus précieux sont liés à des personnes chères et à des souvenirs particulièrement heureux ou marquants.Lozère

Où peut-on voir ton travail ? Est-il possible de se procurer tes carnets ?

Mes carnets ne sont pas encore édités, mais j’espère y arriver un jour. J’ai un site en construction et je publie pas mal de croquis sur le blog Crok’errances. Certains de mes dessins de musiciens sont publiés sur le facebook et le site de l’asbl Muziekpublique pour qui je croque régulièrement à Bruxelles.

J’ai exposé mes carnets et dessins de voyage pour la première fois au printemps dernier, j’ai très envie de continuer à les partager de cette manière, à travers des expos ou en participant à des festivals. Ma prochaine expo aura lieu en mars sur le campus de la Plaine à Bruxelles, je n’y montrerai pas de carnets de voyages mais un travail plus intime et un peu moins figuratif.

Quel est ton projet actuel ? Et quels sont tes projets pour l’avenir ?

Je pars 5 semaines au Chili début 2015, donc il y a un carnet chilien en perspective que j’espère bien pouvoir exposer ou diffuser. Peut-être aussi un carnet de Loire qui donnerait une place centrale à l’eau. Et puis j’aimerais arriver à pouvoir faire des portraits et à raconter plus d’histoires…

Crok’errances a beaucoup de projets sur le feu. Nous proposerons notamment dans les mois qui viennent de nouveaux fils rouges insolites pour dessiner Bruxelles, qui s’ajouteront progressivement à nos carnets de bistrots. Nous allons plus que jamais varier les points de vue, et les pinceaux vont prendre l’air au retour des beaux jours !

A plus long terme, je rêve d’être une « artiste intermittente du voyage » 🙂 …donc il s’agit de trouver des façons d’y arriver, évoluer dans mon expression, d’avoir plus de possibilités de partager mon travail et de lier cela à des métiers. J’aimerais notamment oser animer plus souvent des ateliers.Portugal

 

Merci Florence pour tes réponses sincères et inspirantes. Elles me permettent de prolonger ma réflexion autour du voyage, de la manière dont je le vis également, dont je vis la rencontre et surmonte ma timidité. Merci aussi de nous transmettre tes sources d’inspiration car ce sont de belles découvertes. Je te souhaite de mener ta vie comme tu l’entends et j’espère pouvoir venir voir ton exposition en mars et avoir l’occasion de participer à un de tes ateliers. Et puis, comme Florence aime partager autour de sa passion, elle a créé sur leur blog une rubrique « Conseils et astuces » et nous offre pour l’occasion ses conseils pour débuter. Je vous invite fortement à lire son article car il est passionnant et encourageant. D’ailleurs, je vais m’y remettre.

Je te retourne le souhait du fond du cœur. Merci pour la finesse de ton approche et cette possibilité de partager ma passion sur ton blog, qui me fait beaucoup réfléchir et découvrir et que j’aurais d’ailleurs pu citer dans mes sources d’inspiration. Merci d’être une passeuse !