En ces temps de confinement #3

par | 27 Avr 2020 | Réflexions

Lorsque j’avais cet article en tête, je voulais le commencer par cette simple phrase : « Je suis en colère ». Oui, je suis en colère. Je me couche en colère. Je me réveille avec cette colère. Non pas cette colère qui peut nous inciter à nous dépasser, à nous affirmer. Une colère de désespoir, d’impuissance, de désillusion.

Et puis, j’avais aussi envie de commencer en disant que j’avais peur. Peur que ce confinement prenne fin. Peur que tout recommence comme avant mais en pire… Peur du tourbillon, de la frénésie, de la cupidité, de la bêtise, des contrôles, de devoir à nouveau rentrer dans l’arène et me battre pour avoir un peu de place. Parce que j’aime ce confinement. J’aime ce rythme, cette pause salutaire qui me permet d’être moi, de retrouver le calme.

Et puis, je me dis que je ne peux pas penser comme ça. Que je dois penser à toutes ces personnes qui souffrent du confinement. Non pas parce qu’elles ne peuvent pas bouger ou consommer comme elles l’entendraient mais parce qu’elles sont loin d’un proche ou d’un ami qui est malade, parce qu’elles sont enfermées avec leur mari ou leur(s) parent(s) violent(s) et qu’elles n’ont plus d’échappatoires, parce qu’elles sont isolées et sans ressources… Les raisons sont multiples. Je me dis que je ne peux pas penser comme ça parce que je suis privilégiée, parce que je suis passive, parce que je ne travaille pas jour et nuit pour sauver des vies, parce que je ne travaille pas pour le bien de la communauté en risquant d’attraper ce virus. Et donc, en plus de cette colère et de cette peur, un sentiment de culpabilité s’empare de moi.

J’ai peur de la suite. Parce que le déconfinement aura lieu bientôt alors que le virus ne sera pas parti lui. Parce que les gens vont peut-être oublier les mesures de distanciation. Ce n’est pas le virus qui me fait peur. Mais les gens, nos dirigeants, les attentes, les entreprises, le marché, les banques… L’économie doit reprendre. L’économie !? Et la vie ? L’essentiel ? Le réel ?

Je pensais que ce confinement nous apprendrait quelque chose. Je pensais qu’on en tirerait les leçons. Je pensais que ce moment changerait réellement la vision des gens. Que l’on aurait envie de construire un autre monde plus sensé, plus tourné vers des solutions d’avenir pour un bien-vivre ensemble. Mais je me suis trompée… Peut-être que certaines consciences ont été éveillées. Mais pas celles de ceux qui ont les cartes en mains. Et ce changement n’arrivera pas comme ça. Il faut qu’un événement plus grave encore ait lieu. Ce n’est pas fini. C’est maintenant que tout doit commencer. C’est maintenant qu’il ne faut pas se laisser faire. Se réjouir que les commerces rouvrent pour pouvoir relancer l’économie ? Et continuer à faire venir des objets tous plus inutiles les uns que les autres aux durées de vie très limitées en plastique et autres matériaux ultra polluants depuis l’autre bout de la planète ? C’est ça que nous voulons ? Faire la file pour retourner dans des chaines de fast-food dont les aliments transformés sont pleins de produits nocifs pour la santé ? Est-ce ça que nous voulons ? Aller en vacances dans un hôtel all in en avion d’une compagnie low cost pour bronzer sur la plage, aller se baigner avec un centimètre de crème solaire sur la peau et assister le soir à des spectacles bruyants ? Est-ce vraiment cela que nous voulons offrir comme exemple à nos enfants ? Je juge. Je ne devrais pas juger. Pourtant, je ne peux m’en empêcher. Covid-19 n’est rien à côté de ce qui nous attend dans les années à venir aux niveaux climatique, alimentaire, sanitaire et autres… Covid-19 est simplement une mise en garde, une chance à saisir, un moment pour réfléchir à ce qui a réellement de l’importance. Alors, quand je lis les articles des différents journaux, les articles relayés par des penseurs éclairés, je suis en colère et j’ai peur. J’espère me tromper. Mais les signes ne sont pas bons.

Ensuite, plus individuellement, j’aime ce confinement parce que je n’ai plus d’obligations sociales. Et c’est un soulagement pour moi. Tout est plus calme. Je peux observer les oiseaux, les plantes, les feuilles. J’observe et je vois tous les changements chaque jour. Les bourgeons, les premières feuilles, les fleurs qui éclosent… L’activité a repris et, à nouveau, les bruits de la route se font entendre. Le calme a un peu disparu déjà…

Le déconfinement approche… Les absents se feront sentir. On pourra leur rendre les derniers hommages. Les commerces vont bientôt rouvrir leurs portes, les activités vont reprendre, les familles et amis vont pouvoir progressivement à nouveau se réunir…

Je n’en ai pas besoin. Je n’ai pas besoin de retrouver une vie sociale. Je n’ai pas besoin d’acheter. Je n’ai pas besoin d’aller au restaurant, au cinéma, au musée ou de boire un verre en terrasse. Je n’ai pas besoin de retrouver une activité économique, professionnelle, interactive. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de calme. J’ai besoin de simplicité. J’ai besoin d’apaisement. J’ai besoin de garder ce contact avec le vivant, le temps, les éléments. J’ai besoin de garder cette échelle qui me convient. Mais j’ai peur. Peur que je ne le puisse pas. Peur aussi de décevoir, de ne pas être à la hauteur, de ne pas répondre aux attentes. Et je suis en colère. Et je suis déçue.

Alors, pendant que tout le monde reprendra une activité frénétique, j’enfilerai mes chaussures de marche et mettrai mon sac sur le dos. J’irai à travers champs. Je pénétrerai les forêts. Je longerai les rivières. Je m’éloignerai de ce monde. Pour retrouver un peu de calme, de solitude et de quiétude. Loin de toute agitation. Loin du bruit. Loin de la bêtise. Prendre de la distance. S’isoler. Apaiser sa colère. Retrouver l’espoir. Croire à nouveau qu’un autre modèle est possible. Ne pas participer. Ne pas cautionner. Je devrais agir, m’investir, être solidaire. Ce n’est pas pour moi. Mon action, c’est la non-action, le retrait, le silence. Ce confinement était une chance pour proposer un monde soutenable où le bien-vivre ensemble aurait été la règle. Ce confinement était une chance pour se reconnecter avec le vivant, tout le vivant. J’espère que nous garderons un peu de ça en nous. J’espère que nous saurons remettre du vivant, de l’essentiel, de l’entraide, de la tolérance entre nous.

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