En ces temps de confinement #1

par | 25 Mar 2020 | Réflexions

Depuis le début du confinement, je suis restée silencieuse tant sur Partis Pour que sur la page des Éditions. Un silence parce qu’il me semble déplacé de parler de voyage à un moment où nous devons cesser de nous déplacer mais aussi où notre attention doit être tournée vers moins de futilité. Parce que même si j’aime voyager, le voyage est un luxe, une futilité, un confort. Un silence aussi parce que cette crise est le moment d’appuyer sur pause dans nos vies, de nous interroger, de nous remettre en question, de regarder le monde tel qu’il était, qu’il est, et de l’envisager tel qu’il sera. Aujourd’hui, je suis dans cette phase de remise en question.

Je n’ai pas peur. Je n’ai pas d’angoisse. Il devra arriver ce qui doit arriver. On ne peut rien mis à part respecter les mesures de distanciation sociale. La maladie nous a touché nous aussi. Mais, nous sommes solides. Nous avons de la chance. Nous prenons soin de nous. Au lieu d’avoir fait des stocks de pâtes, nous avons fait des stocks de produits frais. Des fruits. Des légumes. Nous avons de la chance d’avoir un maraîcher à proximité.

Je n’ai pas peur de vivre les uns sur les autres. Le confinement ne change pas ma vie. Même si ces dernières semaines ont été pour moi très sociales, je préfère de loin rester seule et être dans mon monde. Nous avons l’habitude de vivre ensemble, dans de petits espaces, sans voir personne. Nous ne faisons pas les magasins, nous ne fréquentons que très peu de lieux publics, Sacha ne va pas à l’école et n’a pas d’activités dans des groupes. Nous sommes confinés dans un van mais à la campagne et à côté d’une forêt. Nous avons de la chance. Beaucoup de chance. Je le sais.

Je n’ai pas peur de ce qui pourrait arriver suite à un confinement prolongé et à l’arrêt de toute activité économique. Nous sommes indépendants. Nos contrats sont pour la plus grande partie tombés à l’eau, reportés sans date, annulés et les librairies qui vendent nos livres sont toutes fermées. Nous n’avons quasiment plus aucun revenu et nous n’avons pas de bas de laine. Mais cela ne m’effraie pas. Cela ne m’inquiète pas. Si nous devons perdre le peu que nous avons. Nous le perdrons. Et nous nous relèverons. Et j’ai l’espoir que cette pause forcée nous obligera à repenser le monde, l’économie, nos échanges, notre société. Peut-être avons-nous là une chance de recréer, d’inventer, de reprendre le contrôle sur nos existences. De ne plus accepter la course effrénée du temps. De ne plus accepter de n’être que des consommants. Nous avons la chance de pouvoir changer les choses, de refuser de revenir à la « normale », de mettre plus de bienveillance, d’entraide et de sens dans nos existences. Nous avons la chance de pouvoir exiger l’équilibre, l’égalité, une juste répartition. Et même si ce qui arrive aujourd’hui est terrible par l’ampleur, la rapidité de cette contamination, n’est-ce pas ce qui arrive de manière plus lente à nos sociétés, à nos proches, aux autres espèces, à la planète ? Ce qui nous marque, ce qui permet à tous de prendre conscience, c’est que les hôpitaux sont surchargés, c’est le nombre de cas, les morts rapides. Et je ne souhaite à personne que cela lui arrive ou arrive à l’un de ses proches. C’est tellement soudain. Et des personnes même en bonne santé sont touchées. Et c’est horrible. Mais notre société est touchée par bien d’autres maladies qui sont symptomatiques de notre société mais moins impressionnantes parce que plus étalées dans la temps. Pourtant, je connais bien trop de monde partis trop tôt à cause de problèmes cardiaques, respiratoires ou de cancers. C’est une réalité et Covid-19 est juste un catalyseur. Elle nous fait prendre conscience. Elle nous pousse à nous arrêter, à regarder, à constater la diminution de la pollution de l’air, des eaux et sonore. Nous entendons le chant des oiseaux, les eaux de Venise sont à nouveau claires, les dauphins reviennent au large des côtes de la Sardaigne, l’air est plus respirable en Chine et même ici. Moins de trucs qui servent à rien sont produits. Tous les magasins de trucs inutiles, de vêtements, de chaussures et autres sont fermés. N’est-ce pas le bonheur ? Revenir à l’essentiel. La planète respire. Certains s’étouffent. C’est un signal. Un signal fort. Il faut s’arrêter. Nous devons respirer. Prendre le temps de respirer. Respirer pleinement. Un air sain. En conscience.

Mon silence n’était pas lié à la peur, à l’angoisse, au stress. Mon silence vient, non pas de ma prise de conscience qui elle est faite depuis longtemps déjà et qui fait que j’ai beaucoup de mal à trouver ma place, un rôle, une manière d’être dans cette société, mon silence vient de ma volonté de réfléchir à une autre manière de faire, à me recentrer et peut-être voir mon monde aussi différemment. Avec moins de consommation. Avec encore plus d’essentiel. Avec encore plus de sens. Et ne plus accepter les règles de la société dite « normale ».

Je n’y ai jamais trouvé ma place. Je suis une contemplative. Une solitaire. Une rêveuse. Je n’ai aucune habilité à la productivité, à la rentabilité, à faire des choses vides de sens juste pour gagner de l’argent. Mon rapport à l’argent est compliqué. Je n’aime pas en demander. Et j’ai peur que les autres en manquent. De plus, je n’aime pas donner une valeur monétaire aux choses, aux actions, aux idées, au travail. Dans mon monde idéal, il y aurait du partage, de l’échange, de l’entraide. Tout le monde n’est pas apte à produire. Certains produisent. D’autres créent. Certains donnent. D’autres prennent. Certains apportent du pratique. D’autres de l’esthétique. Certains étudient, parlent, lisent. D’autres agissent, écrivent, cultivent. Certains sont sédentaires. D’autres nomades. L’équilibre. Tout est là. Sans mesquinerie. Sans égocentrisme. Sans pouvoir. En s’apportant mutuellement. Peut-être est-ce utopique ? Certainement. Mais cette pause confinée me donne l’espoir de croire qu’un autre monde est possible. Un autre schéma.

Je ne m’en sors pas dans le fonctionnement statutaire belge. En Belgique, on est soit salarié soit indépendant. Je n’aime pas être salariée. Parce que je n’aime pas le pouvoir. Je n’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à faire ni quand ni comment. Surtout pour des choses qui me semblent vides de sens. Et je n’aime pas non plus exercer un « pouvoir ». Je n’aime pas dire aux autres ce qu’ils ont à faire. Je n’aime pas m’imposer. Je n’aime pas éduquer. Je suis dans l’idée d’une responsabilisation et d’une action individuelle dans le bien commun. Encore, une fois, peut-être est-ce utopique ? Il me reste donc le statut d’indépendante que j’ai depuis un petit temps maintenant. Mais c’est un statut difficile. Car avant de pouvoir gagner le minimum pour vivre. Il faut produire beaucoup. Beaucoup d’argent. Avec toujours cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. On ne paye pas en fonction de ses revenus, de ce que l’on produit réellement. On paye en fonction de barèmes. Et, pour moi, cela a toujours été un combat. Un non-sens. Tout ce que je produis part essentiellement pour ce qui a à payer. Moi, je ne gagne rien. Voilà. C’est dit. Et ce n’est pas évident de le dire. J’ai de la chance que nous soyons deux. Que nous formions une équipe. J’ai conscience oui que je suis quelqu’un de chanceux. Avec la maison d’édition, qui est un projet noble, qui me semble avoir du sens, surtout en privilégiant le local, le lien, la rencontre, je travaille énormément. Nous investissons beaucoup grâce à d’autres contrats. Ce projet n’est pas encore viable seul. Alors, je m’interroge aussi. Dois-je poursuivre ? Aurais-je la capacité de poursuivre ? Et si je poursuis, de quelle façon voudrais-je le faire ? Quel schéma financier lui donner ? Quel fonctionnement ? Et puis, est-ce sensé de consommer encore du papier alors que tant de livres existent déjà ? Finalement, ce travail a-t-il réellement un sens ? Peut-on encore penser comme avant ? Alors que peut-être l’avant n’existera plus ? Les livres déjà sortis attendent de pouvoir à nouveau trouver leurs lecteurs. Le livre qui devait sortir maintenant est resté bien au chaud. On attend de voir quand le confinement cessera et comment nous le fnancerons alors. Ensuite, pour les projets à venir, nous allons respecter nos engagements pour ceux déjà pris. Pour les autres idées, nous verrons. Mais, je ne veux plus continuer comme avant. Il me faut faire tant de choses qui ne sont pas moi et qui ne correspondent pas à ma personnalité, à ma manière de voir les choses. Je voudrais de la simplicité. Je voudrais de l’authenticité. Je voudrais de la justice et de la justesse. Je voudrais de la douceur. De la passion. De l’équité. De la beauté. Je voudrais ne plus autant stresser. Je ne voudrais plus m’inquiéter pour des questions d’argent. Je ne voudrais plus prendre autant d’engagements et de responsabilités. Parce que cela me stresse. Et parce que je voudrais éloigner le stress de mon quotidien. Je voudrais que les choses soient naturelles, qu’elles coulent de source. Je voudrais pouvoir créer, produire, faire sans pression financière. Comme chacun finalement. Comme cela devrait être le cas pour chacun. Pour que nous n’ayons plus à nous épuiser pour si peu, pour que chacun soit respecté, pour que chacun puisse profiter d’un peu de douceur et de reconnaissance. Non pas pour augmenter son pouvoir d’achat. Que je déteste ce mot ! Non pas pour plus consommer. Pour avoir plus. Pour profiter plus. Mais simplement pour être. Pour respirer. Ce qui nous manque tant et que nous rappelle Covid-19. Que chacun puisse faire ce qui lui semble bon pour lui, ce pour quoi il se sent investi, ce en quoi il croit. Pour que chacun retrouve un rôle et que chaque rôle puisse avoir une valeur équitable. Pour que l’argent, les marchés, les bourses, les actionnaires disparaissent. Et oui, encore ma naïveté, mon utopie, ma crédulité. Un espoir, une foi, une espérance. Je ne veux pas que les choses reviennent à la « normale ». Je ne veux pas qu’on retrouve les schémas d’avant la crise. La Terre s’en portera mieux. Les Hommes s’en porteront mieux. Et donc, voilà, les raisons de mon silence. Comment trouver les mots ? Comment dire sans choquer ? Comment écrire dans sa globalité ? Je ne pense pas y être parvenue. Mais j’ai essayé de l’exprimer. Pas complètement. Pas globalement. Pas au-delà de ma petite personne.

Je n’ai pas peur. Je suis pleine d’espoir. J’attends. J’attends de voir. Je suis l’évolution. Je retrouve l’essentiel. Je me coupe du stress. Et je retrouve une meilleure santé. Mes problèmes internes et externes s’atténuent. Dans cette morosité, dans ces circonstances, je retrouve la paix intérieure malgré les doutes pour la suite et ma non-action. J’essaye d’envisager les choses de manière plus globale. En ne me concentrant pas sur les problèmes. Parce que nous le savons, tout va s’effondrer. Il faudra reconstruire. Réorganiser. Soutenir. J’aimerais avoir la capacité d’écrire des analyses. Arriver à mieux exprimer ce qu’il se passe dans ma tête sans narcissisme. Je ne l’ai pas. Mais je le vois. Je le sens ? Je m’en éloigne.

Je n’ai pas peur. Il devra arriver ce qui doit arriver. Il faudra peut-être passer par des moments de tristesse, de souffrance, d’angoisse. Certainement.

Sur ce, je vais me plonger dans la lecture de Lao Tseu et de comprendre et adopter le Wu Wei. De réfléchir encore, de m’ouvrir. Adopter un autre mode de vie. Ou peut-être d’adopter enfin un mode de vie qui me corresponde.

J’espère que vous vous portez bien. Que vous ne souffrirez pas trop de ce virus. Que la vie vous épargnera. Et que si celle-ci vous touche, vous puissiez trouver du réconfort, du soutien et la force de vous relever. J’espère que ceux qui, aujourd’hui, travaillent pour le bien de tous seront enfin pris en compte, considérés, respectés.

Une première prise de parole. Une vision de ce jour-ci, ce 25 mars 2020. Vivre au jour le jour. Accepter la situation. Se responsabiliser. Envisager un avenir.

Prenez soin de vous et des autres !

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