Partir pour Kobané. Partie 2

par | 24 Juin 2019 | Syrie

Kobané, un nom et des images

 

Je suis installé dans le meilleur hôtel de la ville : le Gedo Hôtel, il faut dire que c’est le seul encore en activité. Il appartient aux autorités de la ville. Les seuls clients sont un groupe d’Allemands pensionnés, sorte d’électriciens sans frontières et 3 Espagnoles. Tous sont là pour des raisons humanitaires et participent à la reconstruction de la ville très abîmée. Même si ces bombes lâchées par les avions américains et français essentiellement l’ont été pour soutenir les combattants kurdes et les ont considérablement aidés pour repousser Daesh hors de la ville, les dégâts qu’elles ont faits sont considérables.

L’hôtel est sobre, vieillot et froid, mais propre et la cuisine qu’on y sert est excellente. Simple, locale et rustique, comme je l’aime : houmous, purée d’ail, shishkebabs, brochettes de poulet et salade de tomates, le tout servit avec de l’huile d’olive artisanale. Le kebab, yaourt concombre et salade aux oignons fût mon plat quotidien et pour atténuer le goût fort laissé par ces aliments, je clôturais chacun de ceux-ci à grand renfort de thé. Servi à volonté du samovar géant qui trône près du comptoir, le boire entre convives à tout moment de la journée fait partie des gestes rituels quotidiens incontournables de cette partie du monde. Pour le reste des commodités proposées par l’établissement : pas d’alcool, pas de fioritures sucrées, un réseau Internet quand les Turcs le permettent, de l’eau tiède dans les douches vétustes et un coup de brosse hebdomadaire dans les chambres. Les voisins directs sont une caserne des YPG et, en face, le commandement militaire de la Région. Des lieux bien gardés qui donnent une illusion de sécurité. Durant mon séjour, je verrai à plusieurs reprises des convois de massifs 4X4 Dodge, des véhicules blindés noirs, typiques des délégations américaines comme on peut en croiser au Niger, au Mali ou ailleurs, partout où il y a moyen d’arranger quelques combines diplomatiques et commerciales, surtout. La réalité invisible de la guerre c’est ça : de nombreux pourparlers discrets entre amis et… ennemis, à l’abri des vues, des médias. On s’y arrange, on y négocie l’après-conflit, des protections, des garanties, des échanges de prisonniers, d’espions, on y concède des avantages pour les uns et surtout on y signe beaucoup de contrats faramineux pour la reconstruction, la fourniture de services, d’équipements, etc. Tout en asseyant d’une manière ou d’une autre sa tutelle sur le pays ainsi « aidé ». La guerre est bien sûr, et avant tout, un business comme un autre. Un peu de chaos, beaucoup de profits, la rengaine est connue. Principe bien appliqué par toutes les puissances financières qui administrent les politiques du Monde.

Les nuits sont froides en cette fin novembre, l’hiver approche à grands pas et il peut ici être assez rigoureux. D’autant que la guerre a sérieusement endommagé les apports énergétiques. Pas de réel moyen de chauffer les bâtiments à l’exception de ces gourmands et odorants poêles au fioul qui ne chauffent qu’un rayon de 3 mètres autour d’eux. L’isolation des bâtiments est nulle et ceux qui n’ont pas été détruits par la guerre sont souvent très endommagés. La centrale qui produit l’électricité ne parvient pas à fournir la quantité suffisante, donc le système de coupure tournante entre les quartiers est d’application. Une partie de la ville a été complètement rasée par les combats et raids d’aviation durant les offensives de 2015. La coalition aurait mené plus de 700 frappes sur Kobané entre septembre 2014 et janvier 2015. Les avions de chasse y ont largué 2 000 bombes. En discutant avec Milan, jeune Turque et soldat du JPG et qui travaille au tout récent mémorial des martyrs du YPG et YPJ dans le centre de Kobané, durant cette période entre huit cents et mille Kurdes ont été tués et au moins autant furent blessés.

p. 118 : (…) ces mortiers artisanaux qui envoient des obus fabriqués à partir de bouteilles de gaz.

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François Olivier L., dit Kendal Breizh

Après s’être formé auprès des YPG (Unités de Protection du peuple), il a rejoint le Tabur YPG international avec lequel il a combattu l’organisation terroriste Daesh d’abord à Raqqa puis dans la région de Deir-Ezzor.

Alors que la lutte contre Daesh touchait à sa fin, la Turquie d’Erdogan, a attaqué un des rares cantons de Syrie encore épargnés par la guerre, que ce soit celle d’Assad contre son propre peuple ou celle de Daesh contre le monde. Cette région servait de refuge à une partie de la population syrienne. François Olivier L. s’est alors porté volontaire pour combattre cette nouvelle menace, alors qu’il commençait à penser à son retour parmi les siens.

L’indépendantiste breton François Olivier L, qui se faisait appeler Kendal Breizh est décédé le 9 février suite à un bombardement opéré par les forces turques dans la région d’Afrin.

 » La bataille de 2015 était la plus terrible », ajoute-t-il. Lorsqu’il se lève pour aller chercher du thé, je remarque qu’il boite. Comme s’il lisait dans mes pensées :  » Et ceux qui y ont combattu et que Dieu a gardés en vie ont tous été blessés d’une manière ou d’une autre. TOUS ! insiste-t-il, et ceux qui disent le contraire mentent ! « . Puis, il demande si l’on connaît Kendal Breizh, un Français précise-t-il. « Il venait de Bretagne et s’est battu ici. Un combattant très brave. Il s’est porté volontaire pour aller se battre à Afrin contre les Turcs et il est mort en martyr de la liberté là-bas. Viens voir sa photo ». Quelques centaines de volontaires internationaux sont venus prêter main-forte aux combattants kurdes contre Daesh, l’armée syrienne et l’armée turque et bien sûr, certains sont morts au front. Au milieu d’autres soldats kurdes et aussi de quelques étrangers tués, la photo de ce breton mort après s’être porté volontaire pour cette mission presque suicide comme le racontera Milan un peu plus tard. Je fixe la petite vignette jaune, je regarde ce visage et, l’espace d’un instant, j’envie la bravoure et l’audace de cet homme qui a vécu jusqu’au bout le courage de son engagement, cet homme qui possédait ce qui manque tant à nos sociétés occidentales aujourd’hui : la conviction qu’il existe des causes plus grandes que nous-mêmes et qui méritent de mettre nos individualités en jeu pour les défendre. Alors que nous sommes sur le départ, un groupe de YPJ arrive. Les 7 jeunes femmes portent uniformes, armes et des chaussures de sport au pied, dont la paire rose de l’une d’entre elles attire inévitablement l’attention. Chez les YPJ, comme les JPG d’ailleurs, personne ne porte de grade, pas nécessaire tout le monde sait qui est qui m’expliquera-t-on.

p. 69 : Ni galons ni insignes. Comme dans tous les mouvements révolutionnaires, on n’affiche pas son autorité. Chacun sait qui est qui, cela suffit.

J’aime cette idée que l’ostentatoire dessert le rapport à l’autre, qu’il accentue une évidence qui ne nécessite pas d’être amplifiée. Que même si les responsabilités diffèrent en fonction des compétences de chacun, il ne serait pas utile de mettre de l’emphase sur ces différences. Le regard de celle qui semble avoir la responsabilité du groupe est une splendeur, une profondeur mélangée à une énergie saisissante, ses yeux verts hypnotisent et il est difficile de ne pas la fixer lourdement. Elle sourit en nous saluant, ses équipières l’imitent. Tout le monde se serre la main et elles disparaissent aussitôt après avoir échangé quelques mots avec Milan.

A Kobané, partout ça mesure, ça coffre, ça bétonne et la reconstruction bat son plein. Dans les Balkans, j’avais été marqué par le nombre de bâtiments toujours en ruine ou en réhabilitation qu’affichait Vukovar en 2012. Même si la ville croate fut assiégée et pilonnée durant plus de 90 jours et que quasiment rien n’en restait, 20 ans s’étaient tout de même écoulés entre les faits et mon passage. Et ici ? La ville aussi a été en grande partie détruite et pourtant, quelle rapidité dans la réalisation des travaux. D’où viennent les fonds ? Diaspora ? États-Unis, France, PKK, Kurdistan irakien, iranien ? Il y a une forte probabilité que cet argent provienne de l’extérieur de la ville et même hors du pays. Un indice supplémentaire qui m’incitera à penser cela est la multitude d’engins de terrassement flambant neufs. Qu’ils soient affectés aux travaux de génie militaire en vue de la préparation pour l’éventuelle offensive turque ou la construction d’ouvrages d’art, ces bulldozers, grues et autres rouleaux compresseurs viennent tous du même constructeur : l’américain Caterpillar.

Il n’y a plus grand monde à Kobané, qui n’est déjà pas une grande ville au départ, on parle de moins de 45.000 habitants avant 2004. L’exode partiel et les morts ont ramené ce chiffre à un niveau encore plus modeste, on parle de moins de la moitié. Cette ville a quelque chose d’attachant, est-ce lié à la charge émotionnelle qu’elle me suscite ? Les mots qui me viennent pour la définir sont : paisible, triste, lente, poussiéreuse et grise. A priori, pas grand-chose de séduisant, mais une mélancolie latente y règne et je la ressens. La mélancolie permet de voir les choses comme elles sont et Kobané incarne, pour moi, à cet instant, la sauvagerie du vivant et plus précisément, ces instants qui suivent l’intense férocité de tout ce qui doit survivre, le tragique de l’existence, notion récurrente dans l’œuvre de Franceschi.

 

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Il est possible de trouver de l’alcool à 2 endroits dans la ville et dans l’un de ces lieux, on peut y consommer de la bière sur place. Oui, les Kurdes de Kobané sont tolérants et la religion n’est pas une police oppressante. On pratique l’Islam, mais dans le cercle familial et chacun semble faire comme bon lui semble en dehors. Ce bar est situé dans le quartier du poste-frontière. Ce qui auparavant était une rue, certes interrompue par un poste de contrôle avec des militaires, mais avec une possibilité au bout, n’est plus aujourd’hui qu’une impasse. Et, au vu de la disposition des barricades coiffées de fils barbelés concertina et des puissants projecteurs arrimés sur d’hostiles miradors gardés, la situation va perdurer. Ambiance de bout de lieu sans espoir, de fin du mouvement vers l’avant, d’arrêt définitif, ce cul-de-sac devient pour moi l’espace de quelques secondes la meilleure métaphore qui soit sur la direction que prend le monde moderne. Situé dans la rue Manhatta, le Hi Café est un de ces lieux comme les wanderer curieux aiment en rencontrer. Quelques marches à descendre pour arriver dans des caves aménagées sans grands moyens, mais avec une volonté de bien faire les choses. Peu de moyens, mais des idées. Affalé dans un sofa, non loin du coin chichas, je bois une bière en picorant des morceaux de cornichons salés et quelques olives au piment provenant de 2 bocaux achetés par nos soins à l’épicerie voisine. Pratique courante ici. Le tenancier présente les victuailles amenées par le client dans de belles assiettes, il fournit couverts et serviettes et le fait avec le sourire, content que le client se sente chez lui en son établissement. Les Kurdes ont un grand, très grand, sens de l’accueil. La bière est une Efes, turque donc, comme le wifi que j’utilise ce soir-là et comme la plupart des produits ou articles en vente dans les magasins de Kobané. La situation n’est plus à un paradoxe près. Tout le monde le sait, quand l’argent parle, les mots se taisent. Je regarde un jeune couple qui joue au billard. La vingtaine à peine, ils rient beaucoup de la maladresse de la jeune femme eu jeu. Je songe à leur guerre, aux ruines dehors, aux avions de chasse – le bide chargé de bombes – d’Erdogan qui attendent leur heure, à l’éthérité du bonheur dans une vie humaine, puis enfin aux raisons qui poussent les Kurdes à se battre jusqu’à la mort plutôt que de vivre sous le joug des destructeurs de toute joie de vivre possible. A cet instant, si j’avais dû encore être éclairé sur la cause kurde, la vision de ces jeunes amoureux libres de jouer au billard, d’être habillés comme bon leur semble, de se toucher la main et boire une bière dans un endroit public mixte en écoutant de la musique étrangère aurait définitivement enfoncer le clou.  » La liberté est quelque chose qu’à la fois on a et on n’a pas, que l’on veut, que l’on conquiert… « . Nietzsche ne peut pas mieux convenir qu’à ce que vit le peuple du Rojava aujourd’hui.

p. 36 : Awar (…): « Cet esprit ne durera pas chez nous tu verras. On est encore dans « l’état de grâce » de la révolution, de notre libération après des siècles d’oppression. Tout le monde est prêt au sacrifice et aux grandes choses. Quand nous aurons gagné, tout redeviendra normal. »

Le froid est piquant ce matin, le poêle ne parvient pas à réchauffer la grande pièce refroidie par la nuit. Deux jeunes employés de l’hôtel se montrent à tour de rôle des vidéos glanées sur Facebook. Ils rient et fument. Simple. Hypnotisé par le goutte-à-goutte du fioul qui alimente le ridicule engin proportionnellement au volume à chauffer, je songe à tous ces ailleurs et à la planète que nous partageons.

Finalement notre monde n’est que ça : une multitude d’autres, d’ailleurs et de différemment, mais tous unis par les mêmes besoins fondamentaux, ceux décrits par Maslow et sa pyramide, identiques d’où qu’on provienne. Et maintenant tous virtuellement réunis par cette chose moderne et tentaculaire qu’est l’Internet. Cette multitude et ces similitudes couplées au paradoxe humain individuel qui consiste à vouloir tout et son contraire participent au grand chaos planétaire. Où va ce Monde-là ? Aucune idée. Mais, si seulement il n’avait d’effet que sur nous-mêmes. J’avale une gorgée de thé trop chaud, je déglutis bruyamment. Je pense aux sans-voix qui doivent partager la planète avec nous. Je suis confus. Alors heureusement, Taldjîn me sauve d’une migraine assurée : le chauffeur est arrivé.

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VERS RAQQA

 

J’aurais voulu prendre quelques photos à la porte à la sortie de Kobané. Trop risqué, cette fois. La tension sur le check-point m’a fait comprendre que ce n’était pas le bon jour. Le travail des pelleteuses qui ont commencé à creuser un second fossé parallèle au premier en vue d’une offensive est impressionnant. Cette double rangée de profondes douves sèches est une entaille qui s’étire à perte de vue au milieu des terres rocailleuses. Un travail titanesque. Ce périmètre d’excavation serait censé entraver la progression d’ennemis qui tenteraient d’assiéger la ville. Étrange contraste lorsque d’une part on voit la reconstruction de la ville et d’autre part ces préparatifs visibles et conséquents d’une guerre qui devient de plus en plus palpable et inévitable.

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La route reste à l’est de l’Euphrate et nous roulons sud-est, vers Raqqa, ville maudite qui fut le fief de Daesh. Comme l’organisation terroriste, elle n’est plus qu’une ruine aujourd’hui. Les campagnes de cette région sont belles. Les vastes espaces sans aucune clôture sont occupés par des troupeaux qui paissent indifférents à toute cette frénésie guerrière. Malgré la rocaille, le vert domine en bien des endroits en cette saison. Il y a là une harmonie géographique qui fait oublier que l’âme des Hommes est meurtrie et que la souffrance n’épargne personne dans cette région. La route traverse des villages. Certains sont vides, désertés par leurs habitants, d’autres pas alors que leur apparence est très similaire. Question de situation stratégique passée, j’imagine. La plupart des maisons sont plutôt laides et construites en simples parpaings à la hâte. De nombreuses façades arborent des graffitis YPG et YPJ et des impacts de balles. On me dit que ce mur criblé d’impacts servait de lieu d’exécution, on traînait les dépouilles dans un fossé à quelques mètres.

Reconstruite il y a quelques semaines, la route. Il n’en faut pas plus pour que le chauffeur se lâche, pensant conduire un véhicule plus performant que sa vétuste camionnette. Son Samsung branché sur le poste de radio diffuse avec un son médiocre des chants patriotiques.

Lors d’un arrêt dans un village dont le nom m’échappe, un père accompagné de ses 2 enfants nous invite à visiter ce qu’il a fait devant chez lui. Des douilles et des restes de munitions de guerre disposés comme pour un parterre floral. Sortent de terre, des queues de roquette, plus loin s’étale un tapis de cartouches d’armes lourdes tirées, quelques éléments de bombes. La famille pose devant cet improbable jardin ou quand la guerre, tellement longue, 7 ans, devient partie intégrante de l’existence. Allégorie perfide de l’extraordinaire qui devient l’ordinaire, pourrait-on finalement s’habituer à tout, même au pire ?

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Plus loin, nous rejoignons Xerab Hişq. Sur la route M4, nous longeons, un peu retiré dans les terres, le site de la cimenterie Lafarge. Ah Lafarge ! Le savoir-faire français à l’œuvre, comme annonce une publicité. La multinationale est mise en cause pour avoir financé plusieurs groupes armés, dont Daesh, dans le but de maintenir son activité en Syrie pendant la guerre. Financer plusieurs groupes de tueurs pour pouvoir rester en place et être en première ligne pour fournir du ciment, matière première indispensable à la reconstruction d’un pays. Si ce n’est pas un apogée du cynisme ça… Toujours bien inspirés ces géants de l’économie, de vrais visionnaires ; toujours aux bons endroits aux bons moments. Ça en serait presque suspect parfois, parfois…

Au loin, l’étape se dessine au milieu des champs : Aïn Issa. Bourgade semblable aux autres, un peu triste et poussiéreuse où le béton domine comme toujours et typique de ces endroits du monde où on n’a pas le temps ni les moyens de faire dans l’esthétisme privilégiant plutôt le fonctionnel. Durant l’été 2015, de violents combats ont eu lieu durant la Bataille d’Aïn Issa. Les combattants de Daesh s’y sont battus contre les Kurdes des YPG et les rebelles de l’ASL (Armée Syrienne de Libération) pour le contrôle de la ville. Pendant plusieurs jours la ville passera de mains en mains et il faudra des semaines et de nombreux bombardements de la coalition pour que finalement YPG et ASL puissent reprendre définitivement le bourg et libérer ses 6.000 habitants. J’y fais la connaissance de Cohera et Nura, 2 infirmières arabes de Raqqa. Tchador, gants, pas un centimètre de peau qui ne dépasse à l’exception du visage, très différent des femmes kurdes. Premiers échanges plutôt froids, poignées de mains rigides, regards bas, faire connaissance s’avère plus difficile. Infirmières à l’hôpital central de Raqqa pendant que la ville était occupée par Daesh, qu’ont vécu ces femmes ? Qui sont-elles ? Sont-elles complices ? Ont-elles été mariées à des djihadistes ? Ont-elles eu des enfants ? Qu’ont-elles vu comme horreur, soigné comme blessés ? Et comment s’en sont-elles sorties ?

Raqqa a été la capitale syrienne de Daech. Les djihadistes y ont planifié la plupart des attentats terroristes qui ont frappé l’Europe, une sorte de symbole. La ville fut en grande partie détruite lors de la bataille de Raqqa. Ça fait à peine un peu plus d’un an, octobre 2017, qu’elle a été reprise par les forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition internationale. Il aura fallu 7 mois de combat et plus de 3.000 morts, dont un tiers de civils, et la destruction de plus des ¾ de la ville, due en grande partie aux bombardements intensifs de la coalition pour y parvenir. Un carnage. Tout récemment, depuis l’été 2018, sous l’égide de la coalition internationale, un plan de reconstruction de la ville ainsi qu’une ambitieuse opération de déminage sont en cours d’exécution. Cela prendra de nombreuses années pour tout reconstruire et dépolluer des restes d’explosifs des bombardements ainsi que les pièges. Comme enseigné dans tout manuel de guérilla, ces engins improvisés laissés par les djihadistes avant leur fuite pour pourrir la zone mutileront et tueront encore de nombreuses victimes, même dans plusieurs années. Le groupe qui nous accueille à Aïn Issa sont des démineurs qui travaillent à rendre Raqqa libérée de cet ennemi pernicieux et dangereux qui estropie ou assassine sans faire de distinction entre chien, bétail, enfant, homme, civil ou combattant. Et c’est valable pour les dizaines de bombes lancées par la coalition et qui n’ont pas explosé pour toute sorte de raison. Ces tonnes d’explosifs bourrées de composants chimiques et métalliques attendent tapies dans les décombres d’immeubles ou de routes qu’un élément déclencheur les anime subitement lors de travaux de déblaiement par exemple. Ce groupe spécialisé a été formé par d’anciens démineurs des YPG. Les 3 fondateurs et les 3 premiers démineurs embauchés au départ sont aujourd’hui décédés. Morts en service dans les ruines de Raqqa. Les hommes qui sont là sont kurdes, arabes et d’autres encore risquent leur vie tous les jours pour cette mission aussi indispensable que périlleuse. Leur mérite n’a d’égal que leur courage et il en faut pour s’affranchir de cette noble tâche. Cohera et Nura les ont rejoints pour constituer l’équipe médicale chargée de les soutenir durant les missions. Cohera gardera les 2 jours ce regard fermé, vide, comme si quelque chose était brisé en elle et que cette jeune femme n’était plus qu’un corps en mouvement agissant par habitude, comme si la partie lumineuse de l’existence l’avait quittée. Nura sera plus avenante et j’attribuerais sa réserve plutôt à sa culture qu’à un traumatisme psychologique. Toutefois, certaines réactions m’étonnèrent, comme des absences, des longueurs anormales dans des moments de réflexion, des spasmes physiques brefs, mais étranges. Un détail de l’ordre de l’indicible, presque imperceptible, mais commun à beaucoup de personnes qui ont vécu l’horreur de la guerre et reconnaissable pour qui l’a déjà côtoyé ou ressenti. Une aura de stress traumatique l’enveloppait, voilà ce que Nura émanait, un faux-semblant troublé par cette aura.

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Le deuxième jour, le cuisinier servit un maklouba, recette kurde et assyrienne. C’est un riz aux pommes de terre et aubergines cuit à l’étouffée, ce plat familial est traditionnellement servi le vendredi quand les hommes reviennent de la mosquée et que la famille mange toute ensemble. Ici, nous ne sommes ni vendredi, ni en famille, mais le partage de ce repas avec ces personnes au destin dramatique avait une saveur très particulière. Je pense n’avoir jamais autant tenté de lire à travers les regards que ce jour. Affiyet bet ! , oui bon appétit à tous hommes et femmes au destin tragique, unis ici par la force de l’espoir, animés par un idéal de paix et de société à laquelle la plupart des êtres humains prétend. Mais les autres ? Car il restera toujours de ces autres qui se plaisent dans l’adversité, dans le sauvage, la violence, les luttes d’idées, de pouvoirs. C’est certain, le tragique a encore de beaux jours, car si les hommes parvenaient un jour à s’entendre, tous et de manière durable, ils devraient alors faire face aux conséquences de ces années de destructions insensées de son habitat, et de celui de l’ensemble du vivant de la planète. Cette quête est probablement encore plus hypothétique à atteindre que celle dont l’humanité se tient encore à bonne distance : l’entente des peuples.

p. 123 : « Là-bas, on accepte de payer le prix élevé de la liberté, ici on solde sa vie dans la quête moderne du divertissement généralisé. Là-bas, on se bat, ici l’on consomme. »

 

QUAND SONNE L’HEURE

 

La chape noire de la nuit plombait toujours Aïn Issa, je traîne dehors un thé à la main et échange les derniers mots avec Mistefa. Chef du groupe des démineurs, il est le seul à parler anglais. Nous échangeons sur nos vies, sur nos souhaits et sur les difficultés qui attendent le peuple kurde de Syrie. Il ne se fait guère d’illusions. Ses ancêtres et les 40 millions de Kurdes répartis sur 4 pays (Turquie, Iran, Irak et Syrie) n’ont jamais eu la paix. C’est à la conférence de paix de Paris en 1919 que tout s’est joué pour les Kurdes. Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République turque après la division de l’Empire ottoman refuse d’y ratifier le traité de Sèvres qui prévoyait la possible autonomie des provinces kurdes avec la création d’un État kurde indépendant. Ce traité sera alors remplacé par celui de Lausanne en 1923 dans lequel cette éventualité avait purement et simplement disparu : pas d’autonomie, pas d’État pour les Kurdes. A la place, ils subiront une confiscation des terres qu’ils habitent depuis des millénaires, une division de leur peuple sur 4 États et une persécution quasi générale et constante dans ces 4 pays. 15 millions d’entre eux se retrouvèrent par le hasard de la géographie et des petits arrangements entre puissants en Turquie où cette dernière leur inflige une discrimination totale. « Nous faisons le sale boulot, comme nous l’avons toujours fait. Hier les combats contre Daesh, aujourd’hui le déminage et probablement demain encore la guerre avec la Turquie ou Daesh ou Damas, les candidats ne manquent pas. Pourquoi ? Car plutôt morts que soumis. »  Il s’interrompt, se perd dans un regard lointain. Après avoir soupiré bruyamment et écrasé son mégot sur la semelle de sa bottine, il reprend : « Mais au final, qu’est-ce qu’il y a pour nous les Kurdes : de la poussière, du sang et des larmes. Et ceux qui pourraient résoudre ça ? Ils ne feront rien, car ils ont plus à perdre qu’à gagner. À part notre loyauté, nous n’avons rien à offrir aux Américains ou aux Français. Alors qu’avec Erdogan, Poutine, Al-Assad ou l’Iran, ils ont à gagner ou ils en ont peur ou les deux. Nous ne faisons tout simplement pas le poids». Sans attendre de réaction de ma part, il fait demi-tour, puis rentre et c’est avec ces propos en tête qui résonnent comme une prédiction que je reprendrai la route.

Le froid glace l’échine ce matin. Une pluie drue. Un ciel si bas et si gris qu’il semble avoir avalé l’asphalte de la route qui défile. À travers le pare-brise embué, le faisceau des phares révèle là quelques maisons en ruine, ici un véhicule dont la carcasse criblée d’impacts prend la rouille. Puis tout s’additionna : pluie fine, ballet des essuie-glaces, campagnes tristes comme la Russie et enfin l’odeur de Gitane fumée par Younes. Son téléphone à nouveau connecté à la radio, à nouveau des chants patriotiques du YPG. Une vraie ambiance d’adieux. Et c’est bien de ça qu’il s’agissait et les premières lumières de l’aurore, malgré toute leur bonne volonté à percer les nuages, ne parvinrent à me distraire de mon sentiment de tristesse.

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Maklouba

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Ingrédients :

1 kg de veau coupé en tranches

3/4 kg d’aubergines coupés en tranches

2 oignons moyens coupés en rondelles

1/2 kg de pommes de terre coupé en tranches

1/2 kg de tomates coupé en tranches

4 tasses de riz

3 cuillère à soupe de concentré de tomates

Sel, cannelle, muscade, poivre noir

Huile d’olive, pour la friture

Préparation :

Chauffer l’huile d’olive dans une casserole à feu moyen-vif

Faire revenir l’aubergine, l’oignon et les pommes de terre séparément, puis mis de côté.

 

Chauffer l’huile d’olive dans une casserole profonde, à feu moyen-vif et faire revenir le veau.

Ajouter de l’eau dans la casserole et cuire à nouveau jusqu’à ce que toute l’eau soit absorbée et la viande cuite, ensuite réserver la viande.

Dans un grand bol, mélanger le concentré de tomates et le riz en les mélangeant.

Dans la même marmite, placer les rondelles de tomates fraîches comme première couche, puis ajouter l’oignon comme deuxième couche et ensuite les morceaux de viande.

Ajouter l’aubergine sur la viande, puis ajouter la pomme de terre comme couche finale. Ajouter le riz sur les couches et recouvrir avec de l’eau jusqu’à 3cm du bord.

Couvrir la casserole et placez-le sur feu vif jusqu’à ce que l’eau commence à bouillir, puis réduire le feu à moyen et continuer jusqu’à ce que le Maklouba soit cuit.

 

Ouvrez le couvercle et utilisez une cuillère large pour presser sur le riz afin de coller ensemble tous les ingrédients le plus fort possible.

Préparer un plat de service et rapidement retourner la marmite et marteler le fond à la main tout en soulevant doucement vers le haut pour démouler la préparation.

 

Servez et dégustez !

Au dernier faubourg se dressa le dernier check point. Rojbaş nous adresse d’une voie étouffée par le manque de sommeil la jeune garde des YPJ. La jeune militaire dégouline sous son poncho trempé. La fenêtre du conducteur ouverte, elle entre un peu la tête dans la camionnette afin de contrôler le laissez-passer, mais probablement aussi pour profiter d’un peu de la chaleur dégagée par le chauffage. Elle échange quelques mots avec Younes qui lui tend une cigarette qu’il allume au préalable. Elle se redresse et jette un œil rapide vers un 4X4 Dacia stationné sur le carrefour, à quelques mètres de la chicane où nous sommes arrêtés. Moteur tournant, les phares allumés sont dirigés vers le point de contrôle, le véhicule appartient à l’Assayech. Les contrôles, même s’ils sont réalisés par les jeunes recrues des JPG ou des JPY, sont sous la responsabilité de la police kurde. Je parviens à distinguer un gros visage rougi, probablement par une température excessive. Un filet de fumée de cigarette s’échappe par une légère ouverture du carreau. Younes redémarre. La jeune recrue reste plantée au milieu du carrefour. Tout autour c’est gris, c’est triste. Je lui souhaite le meilleur en la voyant rapetisser dans le rétroviseur. Que puis-je de plus ? Je me sens impuissant et mal à l’aise de repartir vers l’Europe. Comme une impression de l’abandonner, de les abandonner, de fuir.

Milieu d’après-midi, je quitte le Rojava par le même endroit qu’à aller. Les campagnes se sont succédées, entrecoupées par des CP à chaque entrée et sortie de villages, bourgades et villes. Puis les pompes à pétrole. Nous étions déjà dans le Nord-Est, cette région qui n’a rien connu de la guerre, elle n’est pas arrivée jusque-là. Pas cette fois-ci en tout cas.

p. 63 : « La Syrie est à feu et à sang, mais toute la région de Djérizeh vit en sécurité. »

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Finalement, nous rentrerons à Erbil aux alentours de 19h00 dans la nuit, déjà très noire à cette heure. La pluie n’aura pas cessé, comme mon sentiment étrange de culpabilité. Ce qui marque mon esprit, c’est la différence entre le niveau de vie des Kurdes d’ici avec celui de leurs compatriotes syriens. C’est en retrouvant cette mini-Dubaï que je me rends compte à quel point les habitants du Rojava sont démunis. Ils semblent vivre au Moyen-Âge, mais avec Facebook. Ici partout des voitures, dont beaucoup de berlines allemandes, des commerces, des salles de fitness, des restos, tout le continuum nécessaire pour accéder à cette jeune, mais prometteuse religion universelle : le consumérisme. Je comprends mieux pourquoi les Peshmergas locaux ont dû bénéficier de l’appui des combattants du PKK pour bouter Daesh dehors lors des combats de 2014. Beaucoup de ces guerriers redoutables qu’ils furent autrefois sont devenus des citadins ventripotents et lents à cause de la commodité de leur nouvelle existence. La quête de liberté remplacée par celle des objets. Les révolutionnaires d’hier sont devenus des consommateurs connectés comme dans les endroits du monde qui font rêver ceux qui n’ont rien. Est-ce cela qui attend ces vaillants citoyens du Rojava et leurs espoirs d’une société meilleure ? Probablement.

p. 114 : « Comme toujours dans ces circonstances, ils ont négligé leur liberté qui n’était plus cette conquête si chèrement payée par leurs pères, mais une sorte de don gratuit dont le prix véritable s’était évanoui. »

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Toutes les citations sont extraites du livre de Patrice Franceschi, Mourir pour Kobané.

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